| Diégèse | Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam | ||||||||
| lundi
9 février 2026 |
2026 |
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| ce
travail est commencé depuis 9537 jours
(3 x 11 x 172 jours) |
et
son auteur est en vie depuis 23990 jours
(2 x 5 x 2399 jours) |
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| ce
qui représente 39,7541% de sa vie |
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du
texte |
demain |
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Contourner
Venise |
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| Bien
que l'on nous en ait dissuadés, nous avons loué un bateau pour aller de
nuit sur l'île de Poveglia, sans dévoiler auparavant, évidemment, notre
destination pour ne pas essuyer de refus. L'île de Poveglia est à une
encablure ou presque de Malamocco, mais le vaporetto n° 19 l'évite
précautionneusement. C'est que depuis des siècles, elle a la réputation
d'être hantée. Des histoires atroces circulent de pestiférés ou
supposés tels jetés vivants dans des fosses communes. Elle devint donc
ensuite l'île de la quarantaine. Jadis florissante, elle est abandonnée
et pour hantée qu'elle soit, elle l'est surtout par les chasseurs de
fantômes. Nous sommes arrivés au soir tombé. La lune blanchissait les ruines, leur donnant un air dominateur et narquois le moins engageant qui soit. Les hauts murs de l'octogone qui jadis protégeait la rade s'étaient faits menaçants. Depuis la grève de la côte nord j'ai regardé longtemps les lumières de Venise, au loin, encadrées par celles des hôtels de luxe installés sur San Clemente et Sacca Sessola, comme s'il n'y avait plus d'attente, de pluie fine et pénétrante. Je sais bien que le paysage est toujours une métaphore , une cosa mentale. Ce qui, toujours, appelle le regard dans un paysage, n'est pas qu'il soit naturel, mais que, naturel, notre regard puisse le rendre artificiel et c'est à Venise que cette translation est à son paroxysme. Même ce qui est naturel à Venise prend un air bizarre. Je dois me comparer au paysage. Je ne me demande donc plus pourquoi Venise et je ne crains plus le temps perdu sur ces lidos frissonnants. Cette question est derrière moi maintenant. Une secousse sismique a été ressentie hier vers Cortina d'Ampezzo, trop loin pour que frémisse l'eau de la lagune. Mais j'y ai pensé tout le jour et je demeure dans mon silence un peu plus chaque jour. Parfois, je m'éclipse entièrement et mon esprit quitte la lagune pour se perdre à Trieste ou à Ravenne, ou bien encore ailleurs, seul. À l'hôtel, à une table de la mienne, de jeunes Allemands jouent les fantômes de Poveglia, mais je n'ai pas le courage de les trouver drôles. Mais je sais qu'ils vont rester là plusieurs jours. Je les trouverai donc drôles demain. Derrière les rideaux de la salle à manger, j'aperçois le haut du mât d'un bateau de pêcheur et cela suffit à ma contemplation jusqu'au dessert fruité que je ne toucherai pas. |
J'ai voulu retourner sur l'île de Poveglia et ses sortilèges, mais cette fois j'ai préféré y aller seul. Cette île a provoqué un coup de foudre étonnant,
au point que je me demande si la secousse sismique ressentie dans le
nord de l'Italie n'était pas sa matérialisation tellurique.
L'imagination a cette force qui rend tout possible, même de se rendre
sur l'île dans un vaisseau placé en quarantaine plutôt que dans un bateau loué trop cher à la journée. Toute la journée je serai donc un personnage de mon livre, sur les traces d'un passé dont je voudrais rassembler les indices. Au large, une Venise grand-siècle scintille et de temps en temps j'entends la musique de Vivaldi dans un palais illuminé pour le carnaval. Je rêve d'une Venise qui ne serait pas le réceptacle de la pacotille du monde entier. Je rêve, mais il suffirait de quelques pas, de quelques pas réels dans Venise véritable pour que la rêverie cesse. Pourtant, les fantômes de Poveglia écoutent eux aussi la musique, tout à côté de moi. Alors je les regarde un peu puis je rentre. Ils sont très nombreux dans leur écoute attentive et encore, on en a certainement oublié quelques-uns. Cette fois c'est décidé, le récit commencera par cette île où les personnages auront obtenu l'autorisation d'établir un campement provisoire. Le mystère des lidos se situera ainsi un peu au large des lidos, sur la lagune même. Je rentre à l'hôtel, tout entier occupé par cette intention particulière de l'écriture sans me soucier de rien d'autre que de noter ici quelques mots de ce jour, sans surprise et dormir ou essayer. Je reprends l'écriture sans éprouver pour une fois cette inquiétude, sans ce souci de devoir écrire et d'être sincère en toute circonstance. Pour autant, ce qui me semble curieux, ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est cette difficulté d'écrire contiguë à cette nécessité impérieuse d'écrire. En montant dans ma chambre, j'ai croisé cette femme étrange avec un léger accent. Elle a prétexté un malentendu et m'a avoué dans un rire de gorge que nous ne nous étions jamais rencontrés, sauf peut-être dans un roman à arcanes. En fin de compte, je n'écrirai rien. |
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| 9 février | |||||||||
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