Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
vendredi 27 février 2026





2026
ce travail est commencé depuis 9555 jours (3 x 5 x 72 x 13 jours)

et son auteur est en vie depuis 24008 jours (23 x 3001 jours)
ce qui représente 39,7992% de sa vie

mille trois cent soixante-cinq semaines d'écriture
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Page 27 Contourner Venise
Je vais mieux, c'est indéniable, mais je suis sans corps, sans corps véritable et ma conscience est comme une toile trop usée, qui peut craquer, qui va craquer. J'ai encore un sommeil de fièvre et je mets une écharpe pour soutenir mon bras gauche quand, piteusement, je veux faire quelques pas. Je suis incapable de lire un livre. De bleus, les coups deviennent progressivement jaunes, ce qui parait moins impressionnant. Je vis au jour le jour et la mort a parfois un air d'étrange sympathie. La sédation a des effets sur mon activité cérébrale. Je vois le monde dans une transparence floue, des histoires mortes où l'on ne rit pas beaucoup remontent à la surface. Surtout, il y a la tentation de me considérer comme un usurpateur si par malheur ce sacrifice violent avait été inutile. J'espère plus que tout que la révolte des jeunes leur aura permis de vaincre et de prendre possession de leur île contre les puissances de l'argent. Cela me permettra de trouver un peu de paix et même un peu de joie. J'y ai pensé la semaine entière. Ce serait une catastrophe si, tout à côté de Venise, une autre île était la proie de la spéculation touristique. Ne compte-on pas déjà le Marriot sur Sacca Sessola, le palace de San Clemente, Santa Maria delle Grazia a été vendue à Stefanel... Cela me semble suffisant. Je me soucie aussi de San Sèrvolo, qui n'a pas encore été vendue mais il me semble évident que cela démange certains. N'a-t-on pas cédé à une entreprise de luxe française la Pointe de la douane ? Maintenir Venise à flot coûte cher. C'est évident.

Je pense que j'ai commis l'imprudence qui a conduit à ce lynchage pour me punir de mêler mes émotions personnelles, qui sont des émotions véritables, à ma profession, à ma mission, qui supposent l'absence de toute émotion. Venise est la seule ville au monde, et Paris parfois, l'espace d'un instant, qui me permettent de recoudre mon identité décousue constituée de tant de légendes que je n'existe plus vraiment. Il me semble que ne suis qu'un personnage d'un récit fatigué.

Mon histoire prend une ampleur inattendue. Cette semaine, un quotidien du soir italien a écrit que j'étais le nouveau Pasolini, mais que j'étais français. Ils ont sous-entendu que j'étais en mission pour contrecarrer les rapprochements entre l'Italie et la Russie. C'est la première fois que je suis ainsi mis à découvert et que ma légende devient une légende de pacotille. Et encore, le service m'a dit qu'une première version de l'article laissait entendre que l'endroit était connu pour abriter des rencontres homosexuelles. Ils ont menacé le journal d'un procès, moins par souci de la vérité que celui de la réputation du service. Mais le quotidien italien a reculé, sachant lui que cet endroit n'est pas un lieu de rencontres homosexuelles.

Il va donc falloir sortir de la nasse, maintenir la tête en dehors de l'eau, et ce n'est pas facile, car chaque mouvement brusque me donne encore un fort mal de crâne.

C'est le matin. Je pense que j'entends les oiseaux qui essayent de réveiller le printemps, qui font semblant d'ignorer que les mêmes saisons reviennent chaque saison. Mais il n'y a que les êtres humains qui estiment que mieux vaut douter du retour du printemps. Alors, j'ouvre la fenêtre. Mais, c'est comme un fredonnement et je comprends qu'ils ont envoyé un hélicoptère pour me sortir de là sans m'imposer les affres d'une traversée en bateau, même en bateau-ambulance. L'engin se pose entre l'hôpital et la mer, entre deux plages encore vides en cette saison.

Je regarde Venise de loin, d'un peu loin. Je regarde le lido, cette petite bande de terre du Lido di Venezia, et cette petite bande de sable longée par les promenades. « Lungomare », disent les Italiens. Je crois distinguer l'île, la petite île de Poveglia. Je pense à tous ces jours qui s'amoncellent, à ce projet qui paraissait voué à l'échec. Je pense qu'il va réussir car c'est aussi parfois un peu de tendresse qui a fait basculer le monde. Je pense aussi à moi, à ces moments, petits ou grands, où la vie tout à la fois donne le sentiment de basculer dans l'inéluctable et le prédit.














27 février






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