Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
samedi 28 février 2026





2026
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Page 28 Contourner Venise
Mon histoire prend une ampleur inattendue. Cette semaine, un quotidien du soir italien a écrit que j'étais le nouveau Pasolini, mais que j'étais français. Ils ont sous-entendu que j'étais en mission pour contrecarrer les rapprochements entre l'Italie et la Russie. C'est la première fois que je suis ainsi mis à découvert et que ma légende devient une légende de pacotille. Et encore, le service m'a dit qu'une première version de l'article laissait entendre que l'endroit était connu pour abriter des rencontres homosexuelles. Ils ont menacé le journal d'un procès, moins par souci de la vérité que celui de la réputation du service. Mais le quotidien italien a reculé, sachant lui que cet endroit n'est pas un lieu de rencontres homosexuelles.

Il va donc falloir sortir de la nasse, maintenir la tête en dehors de l'eau, et ce n'est pas facile, car chaque mouvement brusque me donne encore un fort mal de crâne.

C'est le matin. Je pense que j'entends les oiseaux qui essayent de réveiller le printemps, qui font semblant d'ignorer que les mêmes saisons reviennent chaque saison. Mais il n'y a que les êtres humains qui estiment que mieux vaut douter du retour du printemps. Alors, j'ouvre la fenêtre. Mais, c'est comme un fredonnement et je comprends qu'ils ont envoyé un hélicoptère pour me sortir de là sans m'imposer les affres d'une traversée en bateau, même en bateau-ambulance. L'engin se pose entre l'hôpital et la mer, entre deux plages encore vides en cette saison.

Je regarde Venise de loin, d'un peu loin. Je regarde le lido, cette petite bande de terre du Lido di Venezia, et cette petite bande de sable longée par les promenades. « Lungomare », disent les Italiens. Je crois distinguer l'île, la petite île de Poveglia. Je pense à tous ces jours qui s'amoncellent, à ce projet qui paraissait voué à l'échec. Je pense qu'il va réussir car c'est aussi parfois un peu de tendresse qui a fait basculer le monde. Je pense aussi à moi, à ces moments, petits ou grands, où la vie tout à la fois donne le sentiment de basculer dans l'inéluctable et le prédit.

Le temps est toujours à la pluie. La Seine traverse Paris sans relâche. J'observais ce matin sur la rambarde du pont Marie un goéland qui me semblait vieux, seul et désespéré, sans doute de ne plus voir la mer et qui était bien désœuvré. Entre la Seine et lui, il n'y avait apparemment que le vide. Il s'est envolé pourtant.

Je marche comme un forcené pour retrouver les muscles de mes jambes. Je suis encore trop blessé pour ressentir peine et douleur. Je suis même décidé à ne rien ressentir et cela m'angoisse, car la vie contraint à ressentir mais je ne suis même pas certain du sens du mot ressentir.

Ici, on ne fait plus trop attention à ma claudication appuyée. Ce sont les pouvoirs magiques de la grande ville, qui confèrent un pouvoir d'invisibilité. Il n'empêche que je sais que je fais l'objet d'une surveillance discrète mais que je crois efficace. Je l'espère efficace. Personne, et surtout pas moi, n'a intérêt à ce que je devienne la victime collatérale d'une rivalité entre services dans une sorte de revival de guerre froide.

De ce moment en Italie, je ne retiens pas grand-chose mais je retiens que j'ai entendu le vent et je retiens le temps qu'il faisait, le temps de tempête, le temps de catastrophe.

Pour tenter de combler le temps long de mes journées, j'ajoute des règles aux règles. Je lis tout ce que les médias publient sur Venise et sa région. Je vais à la bibliothèque, mais immanquablement je me laisse distraire par la raie de clarté qui traverse la salle de lecture l'après-midi. Je regarde ma montre, alors, et j'observe que les jours rallongent. Dans quelques mois, certainement, j'observerai que les jours se font plus courts. Ce sont les mécanismes de ce genre qui nous assurent que le temps passe, malgré tout.

Je pense souvent à ces jeunes qui, tous ensemble, m'ont sauvé la vie. Je ne pense pas à l'agression mais à leur action pour protéger leur île. Mon intervention n'aura été qu'une petite aide à leur enthousiasme. Chacune, chacun, joue à merveille son rôle militant, sauvant Poveglia de la spéculation et sauvant ainsi la planète entière.

J'aimerais revenir plus tard à Malamocco, un simple jour de temps ordinaire, sans souci d'enquête, pour le seul bonheur de contourner Venise.














28 février






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