| Contourner Venise Mathieu Diégèse |
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| Quatrième de couverture (2018) |
C'était
l'hiver, c'était
un jour de Venise. On ne voyait plus les astres, seulement, un peu plus
loin, les bateaux qui entraient et sortaient de la lagune. Sur les
montagnes proches, il y avait de la neige et ainsi, dévoile la neige
qui ne recouvre rien.
Dès le début de son nouveau roman, en quelques lignes, Mathieu Diégèse parvient à plonger son lecteur dans la magie de cet étrange pays qui est Venise sans Venise. Ses personnages aiment voyager l'hiver, pour aller nulle part. Cette fois, ils ont décidé de longer Venise par les lidos, dans une voiture hors d'âge. Les yeux vagues, ils livrent peu à peu des bribes de leur passé, formant un camaïeu d'événements, de musiques, de livres et de destinations de vacances. Mathieu Diégèse réinvente ici l'autobiographie, livrant une autobiographie atténuée et polyphonique. On est vite sous le charme de la lagune, des lidos et de Venise qu'on aperçoit parfois au loin, sans bien savoir si c'est elle ou un paquebot qui dort. À lire absolument avant le printemps. |
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Ca' Roman Nous avions décidé la veille de rejoindre Ca' Roman. Il nous fallait un prétexte et nous avons donc prétendu que nous allions observer les oiseaux. La réserve de Ca' Roman est un octogone ensablé qui se trouve de l'autre côté de la grande passe de Sottomarina à l'est de Chioggia, l'une des trois passes par lesquelles la mer Adriatique entre dans la lagune vénitienne, et c'est une réserve ornithologique réputée. Mais, nous avions d'autres raisons que de passer de l'autre côté. La veille, nous avions déjeuné sur la digue de Sottomarina, au bar In Diga, depuis lequel nous nous étions amusés à faire des tours de grande roue avec quelques touristes allemandes qui poussaient des cris qui auraient pu alerter les oiseaux de la réserve. Il n'était pas possible depuis la grande roue d'apercevoir Venise, bien trop au nord encore pour émerger de la lagune et de ses miroitements. Les touristes allemandes avaient des jumelles que nous avons tenté de leur emprunter. Elles n'ont pas accepté, sans doute effrayées de notre allure étrange et de nos yeux qui brillaient encore trop de la nuit passée. Depuis Chioggia, il ne faut qu'une dizaine de minutes en vaporetto pour rejoindre Ca 'Roman. C'est le vaporetto numéro 11. Il faut descendre au premier arrêt. Depuis près d'un siècle, la plage ne cesse de s'agrandir. Un panneau l'indique aux touristes. Depuis 1911, elle a plus que triplé, et l'on se prend à imaginer alors une archéologie sablonneuse qui retracerait les tribulations de tous les sédiments venus trouver ici la sédentarité après une vie d'aventures entre Ancône, Ravenne et Trieste, ces poussières de marbre mêlées à l'ordure. Il faisait beau, ou presque, et le peu de vent préservait le silences des lieux. L'immense plage grise était jonchée de bois flotté. Nous nous sommes amusés à chercher celui qui aurait la forme la plus amusante ou la plus étrange. Mais, nous savions que nous cherchions celui qui aurait pu déjouer le sortilège. |
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| Page 2 | Nous avons peiné à nous départager, tant le choix est
impressionnant. C'est à croire que l'Adriatique a un goût particulier
pour cette plage. C'est sans doute qu'elle est immédiatement au nord de
l'une des trois passes qui ouvrent vers la lagune, la passe de
Chioggia, la plus lointaine de Venise. Tout ce bois sert aussi aux
enfants, voire aux plus grands, à construire des cabanes vite
démantelées par le vent. Ces mouvements perpétuels font que la plage de
Ca' Roman dessine un paysage maléfique qui pourrait
intéresser des auteurs de livres de philosophie ou de psychanalyse. Cette plage pourrait aisément représenter un terrible trauma. Nous nous sommes finalement décidés après une conversation tout à la fois douloureuse et joyeuse, comme à chaque fois que nous devons décider quelque chose depuis le début de ce voyage en Italie, cette Italie hivernale qui ressemble à celle d'un film du cinéma psychologique italien où les scènes sont entrecoupées par des chansons de variété. Ils suscitent des rêves qui demeurent encore puissants et racontent des tragédies avec beaucoup de légèreté. Je marche sur les Murazzi de Pellestrina et seule la digue pare à la lutte entre la mer et la lagune. Je pourrais marcher ainsi longtemps quand d'autres trouveraient cela bien ennuyeux. Il est trop tôt encore pour apercevoir les îles proches et lointaines, uniquement visibles la nuit par temps clair à leurs lampes allumées. Je reviendrai peut-être ce soir. Je croise malgré le froid quelques promeneurs et j'entends des bribes de conversations. J'ai même cru entendre un « je t'aime », énamouré. Pour écrire la suite des aventures, nous partons ce soir vers cette station balnéaire où nous avions séjourné ensemble lors de notre dernier voyage. Nous allons faire le trajet en automobile, ce qui suppose que nous rebroussions chemin. En Italie, on est jamais très loin d'une station balnéaire. Pasolini le sait bien quand, avec son talent sensible, il décrit la Péninsule comme une Longue Route de Sable. |
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| Page 3 | Nous logeons dans les chambres les moins chères que nous pouvons trouver. Elles sont le plus souvent sont sans vue et sans perspective
même si les hôtels des lidos sont meilleur marché hors saison
touristique, à l'exception de celui de Venise qui attire les amoureux
de Tadzio, l'éphèbe ravageur du film Mort à Venise.
Certes, le Grand Hôtel des Bains est désormais fermé et personne ne
peut prédire quand ses riches propriétaires arabes le revendront à la
découpe après travaux. Il a hanté l'imaginaire de générations entières
et leur a donné des idées de rencontres et des idées d'amour, des idées d'événements, des idées d'émotion. Cela ne dissuade pas toute l'Europe de venir s'affaisser sur la page décatie. Je me souviens d'un orage de tempête impromptu qui avait en un instant déchaîné la mer et lancé de grandes vagues vers la côte. Les lumières s'étaient allumées en plein jour donnant à la promenade une nouvelle couleur. C'était la biennale et les festivaliers s'étaient précipités vers l'hôtel dans la fébrilité et avec une jubilation communicative. Très vite le personnel avait fermé les portes. Bien qu'on lui eût signifié que c'était interdit, un homme s'était mis au piano pour tenter de jouer l'adagietto de la cinquième symphonie de Mahler. Mais l'air a été écrit pour la langueur des cordes et le piano ne lui seyait pas vraiment. Un couple, après avoir fait des mystères de leur rencontre récente, s'était mis à danser dans la richesse du décor. La main de la femme tremblait. Peut-être était-elle Lol V Stein retrouvant l'amour de Michael Richardson échappant à la surveillance d'Anne-Marie Stretter et de Marguerite Duras. J'imaginais qu'ils s'étaient rencontrés sous cette pluie. L'orage avait duré toute la journée révélant à chaque éclair toutes les surprises que révèle une société prise sur le vif de l'inattendu. Le couple n'avait pas arrêté de danser, même pas un instant, même quand depuis longtemps le pianiste s'était arrêté de massacrer Mahler. Le lendemain matin, je les ai vus déambuler sur le lido, puis le soir, j'ai vu que l'homme pleurait. Je m'attendais à un cri comme dans un autre roman de Duras. Et ce même jour, je l'ai vu partir, seul, traînant ses bagages vers le vaporetto. Il pleurait encore au souvenir de la mélancolie de la danse. Entre ces deux scènes, ils avaient fait l'amour sans doute, mais cela est une autre histoire. Il est entré depuis dans mes souvenirs à moins que je n'aie tout inventé. Je ne suis maintenant plus certain que cela se soit véritablement passé. Mais le souvenir est entièrement voué à l'imaginaire. C'est ce qui fait oublier le temps. |
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| Page 4 | Le contrat
que nous avons signé est très clair. Il s'agit de produire un récit qui
fasse la promotion de tous les lidos de la lagune vénitienne comme
étant des destinations touristiques alternatives à Venise et à sa
foule de touristes. Il faut montrer que Chioggia, Pellestrina,
Alberoni, Malamocco et plus au nord, Cavallino, toutes ces villes
éclipsées par la Sérénissime ont une forme folklorique encore exploitable. Elles ont accompagné Venise, contribué à ses batailles. Elles sont même à la source de sa puissance. Aujourd'hui encore, que serait Venise sans les travailleurs qui quotidiennement et pendant leur vie entière viennent de Mestre tôt le matin pour faire tourner la machine à touristes. Il s'agit aussi de proposer des images, mais le commanditaire enverra par la suite des photographes qui illustreront le récit que nous aurons produit. La commande ressemble à celle qui avait été passée par le magazine Successo qui, pendant l'été 1959, avait lancé Pasolini poète sur les routes pour un reportage le long des côtes italiennes. Le texte écrit pendant le voyage a été traduit et publié en français sous le titre de La longue route de sable. Il faudra bien sûr y faire référence et trouver un titre au texte que nous écrivons. Ce pourrait être Barrage contre l'Adriatique. Mais la référence à Duras serait à la fois trop évidente et peu vendeuse. Dès lors que ce travail aura été effectué, nous chercherons sérieusement. Nous avons encore presqu'un mois. Je suis monté dans une barque de pêcheur tout à l'heure et je me suis cogné la tête suffisamment fort pour devoir m'aliter. Je regarde par la fenêtre de la chambre dans ce silence inouï des chambres de malades. Les autres se sont faits si discrets qu'ils pourraient avoir disparu. Juste en face, une affiche jaunit. Elle annonce un spectacle de cirque qui s'est joué l'année dernière et que je n'aurais pas eu envie de voir. Je vois aussi les aspérités de la corniche de la maison d'en face. J'en connais tous les détails. Je les connais par cœur. Je ne suis pas malheureux, je me sens même plutôt bien. Je resterais là volontiers dans cette chambre d'hôtel à contempler les objets qui attrapent les souvenirs comme certains tissus attrapent la poussière. Il est parfois amusant de devoir s'arrêter et toute la journée se passe doucement entre les draps. Pourtant, il va bien falloir sortir. Je vais devoir expliquer que je me sens assez solide pour reprendre la promenade. Faudra-t-il marcher ou prendre un bateau ? Voilà bien un dilemme de touriste. |
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| Page 5 | Nous avons traversé la lagune pour dîner dans une trattoria sur une place de Venise de la salade et des spaghettis, un bout de fromage et quelques dattes égyptiennes, sans doute pour rappeler les attaches orientales de la vieille ville déchue. Je suis déjà venu dans cet endroit un peu secret à l'écart des touristes. Les clients sont pour l'essentiel des Vénitiens et le prix des menus est très raisonnable. Cela semblera paradoxal, mais je n'aime pas vraiment les voyages,
surtout parce qu'il faut manger au restaurant et je déteste les
restaurants. Je me souviens de la première fois que je suis venu ici. À cette époque, j'étais accompagné d'un amour de passage. Je regarde Venise, troublé jusqu'aux larmes et ma fascination pour le manège incessant des vaporetti est à son comble. Ces bateaux, seuls, semblent vouloir alléger le poids des siècles. Eux seuls sont réels et permettent de sortir de l'idée de Venise, l'idée du virtuel, l'idée du fantasme des gondoles, du pont des soupirs et des serments partagés. Peut-être que le vaporetto est pour moi ce qui la définirait le mieux. Plus tard, après le dîner, sur le vaporetto qui nous ramenait à Pellestrina, un couple s'embrassait. C'était l'anniversaire de la jeune femme, à moins que ce ne fût un jeune homme. Il n'y a aucune raison que les amours vénitiennes ne soient pas elles aussi non binaires. Le bateau a chanté l'hymne international des anniversaires et ce, dans beaucoup de langues différentes. C'était évidemment touchant. J'ai regardé ailleurs et j'ai pensé à autre chose. Demain dans l'après-midi, nous irons passer quelques jours à Alberoni. C'est dommage, je commençais à me familiariser à cet hôtel de Pellestrina. Nous n'avons pas commencé l'écriture attendue. Dans quinze jours, ce sera presque la fin du voyage et il ne faudrait pas attendre le dernier jour pour pouvoir poser un texte, même provisoire Évoquer les vaporetti qui traversent la lagune est une piste qu'il faudrait considérer. Noter par exemple qu'il n'y a aucun vaporetto qui aille de Venise à Pellestrina. La ligne 11 s'arrête au Lido de Venise, d'où il faut prendre un bus, qui lui même prend un ferry qui finit par arriver sur le lido le plus étroit du chapelet. Nous devrons y penser davantage. |
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Je sais que j'ai été particulièrement désagréable ce matin. Nous avons emménagé dans une maison ancienne
où le petit-déjeuner qui nous est servi est assez frugal et de qualité
moyenne. Or, quand je suis arrivé à table ce matin, j'ai trouvé l'opercule de la barquette de la confiture un peu retourné
et posé sur la table à côté de la grande tasse. Quel besoin avaient ils d'ouvrir la barquette qui m'était réservée ? Il s'est dénoncé mais je m'en doutais bien. Je ne l'appréciais déjà pas beaucoup avec son ton de professeur qui décrit la peinture académique dans un musée d'art mais je faisais des efforts pour me débarrasser de mes préjugés.
Cela n'a aucun sens de s'énerver pour un fait si ténu mais il s'agit de
cette forme de grossièreté qui fait que je pourrais tout arrêter sur le
champ, abandonner le projet d'écriture et rentrer à Paris. Il faisait assez mauvais et ils ont décidé de rester à la maison pour compulser la documentation touristique que nous avons collectée. Ils sont libres. Quant à moi j'ai toujours aimé être dehors et puis je veux voir le maximum de lieux. Je sais bien qu'il ne sera pas possible de revenir. Et c'est dehors que je fabrique du récit avec le plus de facilité. C'est en fait assez simple. Il suffit de regarder attentivement puis de ne plus regarder. Au début ça reste assez confus, la situation est ambiguë. Et puis, la mémoire scénarisée fait son travail d'écriture, d'écriture réelle, s'éloignant doucement du fantasme de l'écriture. Cela fonctionne quelle que soit la destination. Il suffit de quelques collines et d'un chemin comme une piste qui les traverse, le soir qui arrive et le récit commence. C'est à Venise, justement, qu'écrire, pour moi, est le plus difficile. Tout est tellement mêlé. L'histoire la plus ancienne retentit jusqu'à aujourd'hui et la présence de l'art contemporain provoque des soubresauts du temps. Je me souviens par exemple de cette immense sculpture qui faisait l'entrée de l'Arsenal en 2001 pour la biennale. Elle forme aujourd'hui comme un paravent mémoriel. Je ne peux me souvenir d'aucune autre œuvre de cette année-là. Le soir, une femme m'a reconnu. Moi, je ne l'ai pas reconnue car je suis mauvais physionomiste. J'ai donc fait semblant de célébrer avec elle cette surprise de se rencontrer ainsi dans la rue d'un des villages des lidos de la lagune vénitienne. Mais peut-être n'était-ce pas un hasard. Je n'ai pourtant pas appelé pour avoir des informations. |
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Je suis durablement contrarié par cette rencontre inopportune. Je sais pourquoi mais à la fois je ne sais pas pourquoi. Je ne sais plus quand nous nous sommes rencontrés et je ne sais donc pas dans quelles circonstances. Ce
n'était pas l'année
dernière, mais il y a beaucoup plus longtemps. Où était-ce et avec qui étions-nous ? Il faut que je me souvienne. Je l'ai suivie discrètement et j'ai vu qu'elle avait quitté Pellestrina dans un un de ces bateaux privés aux stores à moitié baissés.
Mais, curieusement, ce n'était pas un Riva, le modèle le plus couru sur
la lagune pour les gens qui ont les moyens. La traversée n'est pas
donnée... plaisante litote.
Ce n'était pas non plus un CMV, un Cantiere Motonautico Veneziano,
modèle moins couru mais plus courant. C'était un Apreamare.
Jusqu'alors, je n'en avais vu qu'à Naples. C'était exactement un
Maestro 88, le plus gros de la marque et souvent le bateau de la
Camorra. C'est un bateau à deux ponts, très luxueux et très rapide.
Trop rapide pour la lagune. Je vais appeler Paris pour leur faire part
de la gravité de la situation. Si ma légende est éventée, je ne serai jamais payé.
Ils n'ont pas l'intention de s'en prendre à moi, sinon, elle ne se
serait pas manifestée ainsi au détour d'une ruelle. Le message est
clair : nous savons que vous êtes là et qui vous êtes vraiment. Admettons pour le moment qu'ils ne savent pas pourquoi, ni pour qui. Jusqu'à nouvel ordre, je ne parle plus à n'importe qui, et dans aucune des langues que je pratique. Je ne souris plus à ces photographes attendris au spectacle niais de leurs conjoints et de leur progéniture persuadés du bonheur que procure le séjour en famille au bord de la mer. Et puis d'ailleurs, je ne souris plus du tout. Tout le jour se passe difficilement. Je l'aperçois à chaque coin de rue. Mais ce n'est évidemment pas elle. Mais pour m'en convaincre mieux, je m'approche et vérifie qu'elle n'a pas pris une nouvelle apparence. Je vais finir par être arrêté par la police, ce qui n'arrangera rien. Cela n'a aucun sens. J'imagine que ce n'est que de la lassitude après tous ces jours à arpenter les lidos. Cette journée qui s'est passée aussi mal ne reviendra pas. En tout cas, je l'espère. Couverture ou non, je dois écrire un texte et même un très beau texte. Je dois retrouver la force du désir d'écrire, d'écrire avec calme et détermination. Je reprends le texte écrit au jour le jour. Il y a quelques petites choses bien, mais je vais devoir élaguer énormément. Jusqu'à présent, je n'ai tenu aucune de mes résolutions. |
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Bien que l'on nous en ait dissuadés, nous avons loué un bateau
pour aller de nuit sur l'île de Poveglia, sans dévoiler auparavant,
évidemment, notre destination pour ne pas essuyer de refus. L'île de
Poveglia est à une encablure ou presque de Malamocco, mais le vaporetto
n° 19 l'évite précautionneusement. C'est que depuis des siècles, elle a
la réputation d'être hantée. Des histoires atroces circulent de
pestiférés ou supposés tels jetés vivants dans des fosses communes.
Elle devint donc ensuite l'île de la quarantaine. Jadis florissante,
elle est abandonnée et pour hantée qu'elle soit, elle l'est surtout par
les chasseurs de fantômes. Nous sommes arrivés au soir tombé. La lune blanchissait les ruines, leur donnant un air dominateur et narquois le moins engageant qui soit. Les hauts murs de l'octogone qui jadis protégeait la rade s'étaient faits menaçants. Depuis la grève de la côte nord j'ai regardé longtemps les lumières de Venise, au loin, encadrées par celles des hôtels de luxe installés sur San Clemente et Sacca Sessola, comme s'il n'y avait plus d'attente, de pluie fine et pénétrante. Je sais bien que le paysage est toujours une métaphore , une cosa mentale. Ce qui, toujours, appelle le regard dans un paysage, n'est pas qu'il soit naturel, mais que, naturel, notre regard puisse le rendre artificiel et c'est à Venise que cette translation est à son paroxysme. Même ce qui est naturel à Venise prend un air bizarre. Je dois me comparer au paysage. Je ne me demande donc plus pourquoi Venise et je ne crains plus le temps perdu sur ces lidos frissonnants. Cette question est derrière moi maintenant. Une secousse sismique a été ressentie hier vers Cortina d'Ampezzo, trop loin pour que frémisse l'eau de la lagune. Mais j'y ai pensé tout le jour et je demeure dans mon silence un peu plus chaque jour. Parfois, je m'éclipse entièrement et mon esprit quitte la lagune pour se perdre à Trieste ou à Ravenne, ou bien encore ailleurs, seul. À l'hôtel, à une table de la mienne, de jeunes Allemands jouent les fantômes de Poveglia, mais je n'ai pas le courage de les trouver drôles. Mais je sais qu'ils vont rester là plusieurs jours. Je les trouverai donc drôles demain. Derrière les rideaux de la salle à manger, j'aperçois le haut du mas d'un bateau de pêcheur et cela suffit à ma contemplation jusqu'au dessert fruité que je ne toucherai pas. |
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J'ai voulu retourner sur l'île de Poveglia et ses sortilèges, mais cette fois j'ai préféré y aller seul. Cette île a provoqué un coup de foudre étonnant,
au point que je me demande si la secousse sismique ressentie dans le
nord de l'Italie n'était pas sa matérialisation tellurique.
L'imagination a cette force qui rend tout possible, même de se rendre
sur l'île dans un vaisseau placé en quarantaine plutôt que dans un bateau loué trop cher à la journée. Toute la journée je serai donc un personnage de mon livre, sur les traces d'un passé dont je voudrais rassembler les indices. Au large, une Venise grand-siècle scintille et de temps en temps j'entends la musique de Vivaldi dans un palais illuminé pour le carnaval. Je rêve d'une Venise qui ne serait pas le réceptacle de la pacotille du monde entier. Je rêve, mais il suffirait de quelques pas, de quelques pas réels dans Venise véritable pour que la rêverie cesse. Pourtant, les fantômes de Poveglia écoutent eux aussi la musique, tout à côté de moi. Alors je les regarde un peu puis je rentre. Ils sont très nombreux dans leur écoute attentive et encore, on en a certainement oublié quelques-uns. Cette fois c'est décidé, le récit commencera par cette île où les personnages auront obtenu l'autorisation d'établir un campement provisoire. Le mystère des lidos se situera ainsi un peu au large des lidos, sur la lagune même. Je rentre à l'hôtel, tout entier occupé par cette intention particulière de l'écriture sans me soucier de rien d'autre que de noter ici quelques mots de ce jour, sans surprise et dormir ou essayer. Je reprends l'écriture sans éprouver pour une fois cette inquiétude, sans ce souci de devoir écrire et d'être sincère en toute circonstance. Pour autant, ce qui me semble curieux, ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est cette difficulté d'écrire contiguë à cette nécessité impérieuse d'écrire. En montant dans ma chambre, j'ai croisé cette femme étrange avec un léger accent. Elle a prétexté un malentendu et m'a avoué dans un rire de gorge que nous ne nous étions jamais rencontrés, sauf peut-être dans un roman à arcanes. En fin de compte, je n'écrirai rien. |
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