Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
lundi 5 janvier 2026





2026
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Page 5 Puisque ce soir encore la lune disparaît
Je ne devrais pas évoquer ton souvenir. Je sais bien que cela me fait plonger à une profondeur telle que personne ne peut me suivre. Tant pis, je vais continuer à penser à toi, avec joie et avec douleur.

Mais c'est étrange. Après toutes ces années, j'aurais aimé, j'aurais dû guérir de toi. Mais je sais qu'il n'en est rien. Même la maladie n'a pas réussi à vaincre cet amour gratuit au long cours.

Je me souviens de la première nuit que nous avons passée ensemble dans cet appartement. C'était la nuit d'un quatorze juillet et les bruits de la ville anéantissaient nos mots d'amour. Il aurait certainement fallu fermer les fenêtres pour nous entendre mieux mais nous n'en avons rien fait, amusés que l'on fête ainsi notre rencontre amoureuse.

Depuis le temps que je ne t'ai pas vu, tu as dû changer. Le miroir de la chambre me montre que j'ai changé moi aussi. Alors, je ne le regarde plus mais je sens parfois que mon reflet me poursuit, qu'il me guette et qu'il veut me rappeler qu'il est vain de ne pas lui faire face. En fait, je ne veux pas affronter cette double tristesse, celle d'être triste et celle de devoir le cacher. C'est idiot car il n'y a personne d'autre que moi à qui dissimuler ma tristesse.

Ce matin, quand je me suis levée, j'ai eu un léger malaise, suffisamment prononcé pour que je craigne de tomber. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive mais c'est toujours aussi angoissant.

Mais, en même temps, je me prends à espérer que cela se termine. La maladie, cette convalescence incertaine, ces souvenirs si décevants, tout cela serait fini. Les spectateurs invisibles de ma déchéance pourraient applaudir.

Parfois, on voudrait pouvoir applaudir avant la fin et quitter le théâtre, surtout quand il se réduit à quatre murs avec un grand lit où l'on dort seule.

Je ne laisserai pas la fenêtre ouverte le prochain quatorze juillet.

J'imaginais cette convalescence comme un ennui immobile, aussi immobile que l'immobilité sourde de l'été. De temps en temps des examens radiologiques et quelques soins infirmiers seraient venus briser cette monotonie assez tranquille.

J'imaginais aussi aller régulièrement à l'hôpital. J'aime à considérer l'hôpital comme un lieu de production intense de récits. Je m'assois souvent dans un coin de la grande salle d'attente comme on attend un autobus ou une dépanneuse sur le bord d'une grande route. L'hôpital est aussi comme une gare, comme un grand magasin, une machine temporelle fabriquée avec de multiples micro récits que chaque protagoniste considère comme importants.

Je vois passer les médecins, qui ont les premiers rôles et leur spécialité inscrite sur la blouse, et aussi tous les autres personnels, qui, pour n'en être pas moins essentiels, occupent des rôles secondaires. Il y a des patients, des patientes, mais aussi des visiteurs qui cherchent une information avec des sanglots dans la voie. Il suffit de quelques heures de cette observation pour que l'impression de continuité temporelle que l'on tâche, tant bien que mal, d'éprouver, n'ait plus cours dans ce que l'on sauve de conscience jour après jour.

Reconstituer tous les récits qui se croisent, c'est cela qui est en jeu, les reconstituer dans leur unicité, faire en sorte que chacune, chacun sorte de son rôle. Pour les patients, il ne se passerait rien et les soignants seraient du côté de l'événement. En fait, c'est cette torsion de la fiction qui fait le succès des séries télévisées médicales. Ce qui arrive aux patients est accessoire et ce sont les médecins, principalement les médecins, qui portent les récits. L'industrie culturelle ou supposée telle, qu'elle soit du livre ou de l'image animée, nous impose en permanence des récits où il se passe quelque chose, récits qui s'opposeraient à nos vies comme espaces-temps où il ne se passerait rien. Dès lors, il convient de faire en sorte de faire comme s'il se passait quelque chose de ressemblant à la fiction dans nos vies de tous les jours et cela passe bien sûr par l'acquisition de biens et de services, par la consommation. Le capitalisme a la fiction comme moteur principal. Peut-être un jour me demandera-t-on de témoigner de cela qui se passe et je témoignerais et poserais tranquillement là l'angoisse qui rôde.

Mais je suis dans ma chambre et les idées accoutumées et familières reviennent malgré tous mes efforts. Je pense à toi comme on pense à la mort.














5 janvier







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