Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
mardi 6 janvier 2026





2026
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et son auteur est en vie depuis 23956 jours (22 x 53 x 113 jours)
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Puisque ce soir encore la lune disparaît
J'imaginais cette convalescence comme un ennui immobile, aussi immobile que l'immobilité sourde de l'été. De temps en temps des examens radiologiques et quelques soins infirmiers seraient venus briser cette monotonie assez tranquille.

J'imaginais aussi aller régulièrement à l'hôpital. J'aime à considérer l'hôpital comme un lieu de production intense de récits. Je m'assois souvent dans un coin de la grande salle d'attente comme on attend un autobus ou une dépanneuse sur le bord d'une grande route. L'hôpital est aussi comme une gare, comme un grand magasin, une machine temporelle fabriquée avec de multiples micro récits que chaque protagoniste considère comme importants.

Je vois passer les médecins, qui ont les premiers rôles et leur spécialité inscrite sur la blouse, et aussi tous les autres personnels, qui, pour n'en être pas moins essentiels, occupent des rôles secondaires. Il y a des patients, des patientes, mais aussi des visiteurs qui cherchent une information avec des sanglots dans la voie. Il suffit de quelques heures de cette observation pour que l'impression de continuité temporelle que l'on tâche, tant bien que mal, d'éprouver, n'ait plus cours dans ce que l'on sauve de conscience jour après jour.

Reconstituer tous les récits qui se croisent, c'est cela qui est en jeu, les reconstituer dans leur unicité, faire en sorte que chacune, chacun sorte de son rôle. Pour les patients, il ne se passerait rien et les soignants seraient du côté de l'événement. En fait, c'est cette torsion de la fiction qui fait le succès des séries télévisées médicales. Ce qui arrive aux patients est accessoire et ce sont les médecins, principalement les médecins, qui portent les récits. L'industrie culturelle ou supposée telle, qu'elle soit du livre ou de l'image animée, nous impose en permanence des récits où il se passe quelque chose, récits qui s'opposeraient à nos vies comme espaces-temps où il ne se passerait rien. Dès lors, il convient de faire en sorte de faire comme s'il se passait quelque chose de ressemblant à la fiction dans nos vies de tous les jours et cela passe bien sûr par l'acquisition de biens et de services, par la consommation. Le capitalisme a la fiction comme moteur principal. Peut-être un jour me demandera-t-on de témoigner de cela qui se passe et je témoignerais et poserais tranquillement là l'angoisse qui rôde.

Mais je suis dans ma chambre et les idées accoutumées et familières reviennent malgré tous mes efforts. Je pense à toi comme on pense à la mort.

Je suis allée en panique à l'hôpital aujourd'hui. Je ressentais une forte douleur dans la poitrine. Ils n'ont rien trouvé. Ils ont même pensé je crois que la douleur était imaginaire. Cependant, que la douleur soit réelle ou imaginaire, elle est toujours réelle, ou bien toujours imaginaire. La douleur n'existe pas en soi.

Ils ont voulu me garder en observation. L'opération est encore récente et ils craignaient certainement des complications inattendues. Je n'ai pas protesté mais il fallait pourtant que je rentre chez moi. Je suis sortie, comme par une porte dérobée, j'ai fait ce que je devais faire et je suis rentrée, tellement contente de moi que je n'avais plus mal.

Bien sûr, on s'était aperçu de ma disparition et l'infirmier ne m'a pas vraiment crue quand j'ai expliqué que je m'étais perdue dans l'hôpital. Pourtant, c'est très possible de se perdre ici. La signalétique est si présente que l'on dirait un jeu de piste. Or, ces jeux sont des jeux pour se perdre et non pour trouver son chemin.

Chez moi, je me suis changée. J'ai mis une robe délicieusement colorée et un chapeau. Je ne voulais pas passer inaperçue. C'est un alibi en béton quand on veut protester que l'on vous aurait repérée si vous aviez été là où l'on prétend que vous étiez. Surtout que j'avais pris tout un attirail. J'avais de quoi écrire et de quoi dessiner, un appareil-photo argentique en bandoulière et une sacoche avec un chevalet pliant. Je n'aurais pas dû prendre l'appareil. C'est lui qui a attiré les soupçons sur ma fugue. J'ai affirmé que l'on m'avait apporté tout cela au cas où je devrais rester longtemps. J'aurais pu penser qu'il est interdit de prendre des photographies en dehors de sa chambre. Je crois donc avoir suscité une méfiance durable chez le personnel infirmier, qui se relaie désormais pour me surveiller. Mais je sais qu'ils vont vite arrêter d'en parler. Leur attention sera captée par le flux incessant des joies et des peines, des urgences douloureuses et des petites satisfactions. Ils n'y aura aucune trace de mes pitreries.

Je vais sortir demain. Donc, il va falloir sortir du lit. Rien ne dure. Peut-être faudrait-il que je cesse de voir en cet hôpital un but de promenade. Mais je reviendrai après-demain, non pas avec de nouvelles douleurs, en tout cas je l'espère, mais pour observer la sortie des patients. Certains sont tristes mais d'autres sont particulièrement radieux.

Je regarde longuement par la fenêtre. Le brouillard s'est dissipé un peu. Je n'ai pas envie de lire, ni d'écrire, ni de dessiner. Je prends seulement un cliché de la cour de l'hôpital dans la brume. Je ne développerai sans doute jamais cette image. J'ai quelques mots croisés, mots fléchés et sudokus. Cela ne devrait pas me demander trop de réflexion même s'il n'y a pas d'activité qui n'engage pas la réflexion.














6 janvier







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