Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
lundi 12 janvier 2026





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Page 12 Puisque ce soir encore la lune disparaît
C'est bien un temps d'hiver. La rumeur du marché sur la place en est atténuée. Avec le froid, les gens ne bavardent pas. Ils sont d'ailleurs moins nombreux. Certains commerçants ne sont pas venus. Le vendeur de matelas ne vient jamais quand il fait froid. Je pense qu'il connaît son affaire. Qui voudrait acheter un matelas par ce froid  ? J'imagine que les supermarchés doivent faire le plein ainsi que les commerces qui vendent des chauffages d'appoint. Mais cela me convient. Je trouve que par grand froid le marché est moins cruellement gai.

Je suis revenue dans le froid, dans une lumière qui me donne encore un peu plus de pâleur. Je vais me reposer avant de repartir en promenade le long de la rivière par les chemins boueux.

J'ai mes habitudes de promenade. Je vais d'abord rendre visite aux arbres coupés puis je saluerai là-bas, sur une colline, cet arbre exactement esseulé qui je me suis dédiée. Un jour j'aimerais descendre la Vienne jusqu'à sa confluence avec la Loire. Quand je pense à son parcours, je pourrais pleurer. Tout ce chemin qu'elle accomplit vers le nord avec vaillance pour se faire doubler par la Loire qui s'est prélassée peu de temps avant l'océan. Pour moi, la Vienne est la Jeanne d'Arc des rivières françaises. Mais je divague. Je dois avoir un peu de fièvre. Peu importe, j'aimerais voir une digue chargée de contenir les crues. Il me semble qu'après je pleurerais moins. Ce serait peut-être efficace contre mes crises de larmes.

Je me souviens bien de ce soir-là, souvenir isolé dans la crue de l'oubli. J'étais allée dans son atelier. Nous parlions de ses tableaux dans l'odeur de térébenthine. Nous évoquions ce premier mystère absolu qui est celui de voir pour entrevoir ensuite ce que pourrait être l'art. Il me disait que sa peinture lui donnait le moyen d'exister, que cela lui était égal de ne pas en tirer un moyen d'existence. Je savais que ce n'était pas vrai. C'était de l'amour propre. Je le savais et je me taisais. Et puis j'ai pris la décision intempestive de partir sans un mot. Cela me semblait logique puisque je ne parlais plus depuis une heure au moins. Mais à mieux y réfléchir, cela n'avait rien de logique. Pourquoi suis-je donc partie ce jour-là. Je ne sais pas et ce n'est pas le problème. Je ne me l'explique pas et je ne ferai pas ce travail de l'analyse.

Je vais faire partie des patients avec lesquels les médecins vont expérimenter une thérapie nouvelle qu'ils appellent une « thérapie du souvenir ». Elle est surtout dédiée aux personnes touchées par la maladie d'Alzheimer, celles et ceux qui perdent la mémoire. Ma mémoire est excellente et je n'oublie jamais le lait sur le feu. Ce sont mes souvenirs qui sont atrophiés. Je peux imaginer la détresse de vivre dans un monde désormais englouti, mais ce n'est pas mon cas. J'ai quant à moi des difficultés avec ces scénarios particuliers que l'on nomme en général « souvenirs ».

La confusion usuelle entre « mémoire » et « souvenir » est un très ancien malentendu. Les souvenirs sont ces fictions qui hantent le monde tel que chacun se le représente et parmi ces fictions, à moi, une seule manque : cette histoire que nous aurions vécue ensemble. Le reste, le silence que je m'impose, la solitude, je me les donne volontairement. Dans les séparations, certains emportent ceci ou cela, la machine à laver ou les enfants. Je n'ai jamais entendu que l'un soit parti en emportant les souvenirs du couple. Ce doit être un cas très rare, mais c'est mon cas. Quelle guigne !

Je n'ai donc plus de souvenirs avec toi et pour moi, depuis lors; tous les récits se valent puisque le seul souvenir qui m'importerait m'est inaccessible.

Pourtant, quelque chose me fait douter du caractère irréversible de cette curieuse maladie : l'écriture. Car si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte ? C'est une première intuition vers la guérison et c'est une bonne nouvelle. Mais j'écris peut-être le texte de la mémoire et non celui du souvenir. Jolie formule. Il faudrait surtout que j'échappe aux déterminismes narratifs, ceux qui tendent vers un genre particulier, qui tendent vers le roman. Je n'écrirai jamais de roman.

Je ne sais pas en fait si je vais accepter de faire partie de l'expérimentation. On ne sait jamais. Je guérirais peut-être et je commencerais alors à craindre la solitude. Tout cela pour quelques souvenirs qui se sont enfuis. Quel tourment !

S'il ne fait pas trop froid, je vais aller faire une des promenades que je préfère. Je n'irai pas bien loin, seulement jusqu'aux arbres vénérables balayés par la tempête. J'envie celles et ceux qui font du sport malgré le froid. Il y a le vent aussi qui fait gémir les arbres comme une personne qui pleure. J'ai remarqué que lorsqu'il fait froid je peux imaginer des idées ensoleillées.














12 janvier







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