| Diégèse | Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam | ||||||||
| mardi
13 janvier 2026 |
2026 |
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| ce
travail est commencé depuis 9510 jours
(2 x 3 x 5 x 317 jours) |
et
son auteur est en vie depuis 23963 jours
(31 x 773 jours) |
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| ce
qui représente 39,6862% de sa vie |
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| hier | L'atelier
du
texte |
demain |
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| Page 12 | Page 13 | Puisque ce soir encore la lune disparaît | |||||||
| Je
vais faire partie des patients avec lesquels les médecins vont
expérimenter une thérapie nouvelle qu'ils appellent une « thérapie du souvenir ». Elle est surtout dédiée aux personnes touchées par la maladie
d'Alzheimer, celles et ceux qui perdent la mémoire. Ma mémoire est
excellente et je n'oublie jamais le lait sur le feu. Ce sont mes
souvenirs qui sont atrophiés. Je peux imaginer la détresse de vivre
dans un monde
désormais englouti, mais ce n'est pas mon cas. J'ai quant à moi des
difficultés avec ces scénarios particuliers que l'on nomme en général « souvenirs ». La confusion usuelle entre « mémoire » et « souvenir » est un très ancien malentendu. Les souvenirs sont ces fictions qui hantent le monde tel que chacun se le représente et parmi ces fictions, à moi, une seule manque : cette histoire que nous aurions vécue ensemble. Le reste, le silence que je m'impose, la solitude, je me les donne volontairement. Dans les séparations, certains emportent ceci ou cela, la machine à laver ou les enfants. Je n'ai jamais entendu que l'un soit parti en emportant les souvenirs du couple. Ce doit être un cas très rare, mais c'est mon cas. Quelle guigne ! Je n'ai donc plus de souvenirs avec toi et pour moi, depuis lors; tous les récits se valent puisque le seul souvenir qui m'importerait m'est inaccessible. Pourtant, quelque chose me fait douter du caractère irréversible de cette curieuse maladie : l'écriture. Car si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte ? C'est une première intuition vers la guérison et c'est une bonne nouvelle. Mais j'écris peut-être le texte de la mémoire et non celui du souvenir. Jolie formule. Il faudrait surtout que j'échappe aux déterminismes narratifs, ceux qui tendent vers un genre particulier, qui tendent vers le roman. Je n'écrirai jamais de roman. Je ne sais pas en fait si je vais accepter de faire partie de l'expérimentation. On ne sait jamais. Je guérirais peut-être et je commencerais alors à craindre la solitude. Tout cela pour quelques souvenirs qui se sont enfuis. Quel tourment ! S'il ne fait pas trop froid, je vais aller faire une des promenades que je préfère. Je n'irai pas bien loin, seulement jusqu'aux arbres vénérables balayés par la tempête. J'envie celles et ceux qui font du sport malgré le froid. Il y a le vent aussi qui fait gémir les arbres comme une personne qui pleure. J'ai remarqué que lorsqu'il fait froid je peux imaginer des idées ensoleillées. |
Je vais devoir rester à l'hôpital pendant plusieurs jours la semaine prochaine pour engager le protocole de soins expérimental. J'emporte avec moi quelques mots à lire et surtout mes carnets pour écrire cette fiction quotidienne. J'occupe ces derniers jours de liberté relative à me promener dans la ville. J'affectionne particulièrement le quartier de la gare. Je regarde les familles qui se disputent avant de prendre le train, les parents, les pères surtout, voyant là le moment adéquat pour humilier leur progéniture et leur femme aussi, souvent. J'y ai d'ailleurs récemment vu une femme engagée déambulant dans le grand hall avec une pancarte qui dénonçait les féminicides. Il faut évidemment lutter contre les féminicides, cesser de croire et de faire croire que s'agissant de sentiments la passion n'est jamais lointaine et que la passion conduit nécessairement au meurtre. Il faut arrêter de faire croire ainsi que l'amour est impossible. Ensuite, quand une femme meurt ou qu'elle est blessée par celui que l'on nomme encore « son homme », cela ne surprend pas vraiment. Ce n'est pas facile de regarder vraiment la condition des femmes, de la regarder en gros plan, d'arrêter les débats stériles en imaginant que c'est un sujet trop difficile. Il faut seulement oser regarder vraiment. Et pourtant, cela ne suffit pas. Il faut être plus précis, il faut faire davantage attention. Il faut aussi lutter contre l'emprise et les meurtres et la violence symboliques. Je pourrais moi aussi déambuler dans la gare de Limoges avec une pancarte sur laquelle j'aurais écrit : « je suis morte ». Un des rares souvenirs que je conserve vient sans prévenir. Je me souviens de mes promenades, quand je craignais de devoir rentrer sachant déjà qu'il faudrait renouer avec toi les fils d'une conversation qui ne cessait de s'interrompre. Était-ce vraiment une conversation ? Je vais jusqu'au bout de l'allée. Je ne connais rien de comparable à la paix de ce sentier. |
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| 13
janvier |
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