Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
jeudi 15 janvier 2026





2026
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et son auteur est en vie depuis 23965 jours (5 x 4793 jours)
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Page 15 Puisque ce soir encore la lune disparaît
Je vais rester ici deux jours entiers. Deux jours et trois nuit exactement. C'est la nuit noire. La pluie bat les vitres avec une obstination que je lui reconnais bien. Je suis dans le silence de l'hôpital, celui qui n'est jamais entièrement silencieux.

Je n'ai pas le droit de manger les fruits qui sont à côté de moi. L'infirmier a beaucoup insisté là-dessus. Il m'a expliqué comment se déroulera la journée de demain mais je ne sais plus bien ce qu'il m'a dit.

Tout s'est passé comme prévu aujourd'hui. J'avais prévu que cela se passe mal. J'ai rencontré un chef de service visiblement misogyne qui m'a donné un arrêt-maladie sans m'avoir demandé si je travaillais avant de me poser quelques questions un peu à la légère. Il estimait visiblement être le personnage principal de ce récit et n'avait pas l'intention de laisser les patients et surtout les patientes le concurrencer sur le terrain du narratif hospitalier. On lui a certainement appris à ne jamais faire un sourire. Et je me demande quel est l'événement qui pourrait lui en soutirer un, même feint.

Avant d'être immobilisée dans cette chambre pour la nuit, je me suis promenée. Le bracelet d'identification autour du poignet est comme un sauf-conduit. Même s'il est placé en position subalterne, le patient fait partie de la maison. Certes, s'il s'aventure par mégarde ou même intentionnellement dans les zones réservées au personnel médical, on le dévisage avant de lui demander, de manière plus ou moins aimable, de rebrousser chemin.

Je n'étais pas seule à me promener ainsi. Je n'étais même pas la seule avec un appareil-photo. Ce matin, il y avait une Anglaise qui prenait aussi des photographies avec une conscience professionnelle qui m'a impressionnée. Elle est artiste m'a-t-elle dit. Elle fait signer des contrats d'autorisation d'utilisation de leur image à toutes les personnes qu'elle photographie. Elle a voulu m'expliquer que ce contrat était plus qu'un contrat, mais une forme de lien qu'elle nouait avec ses modèles, mais je ne suis pas entrée dans le récit. Je l'ai regardée faire. Elle essuyait beaucoup de refus. D'autres ont choisi l'esquive comme s'ils craignaient de devoir payer en acceptant.

C'est bientôt le matin. La pluie s'est arrêtée. J'écoute la fin du chant du premier oiseau matinal. Je doute de ma présence ici. Mais ce qui est certain, c'est que je vais devoir revenir au récit, et ce récit-là, il paraît que c'est la réalité.

Il y avait un oiseau ce matin sur le haut de l'arbre dont l'immobilité faisait figure d'affut. Il bougeait parfois mais de manière si fugitive que je demeurais dans l'incertitude de savoir s'il avait vraiment bougé ou s'il n'avait bougé qu'en apparence.

Je suis cet oiseau. Il n'y a aucun obstacle à ce que je sois cet oiseau. Lorsque je suis chez moi, je suis très seule. Ne serait-ce que quelques échanges de circonstance à la caisse du supermarché, un bonjour de voisinage, je peux ne pas parler pendant des journées entières. Mais peu importe, pour être certaine que j'ai encore une voix et pour éviter le désagrément de parler toute seule, je chante. Le chant est parfois un exercice de vanité douce. La manifestation la plus ténue et résistante de la vie.

L'oiseau seul chante aussi parfois.

Je n'imagine même plus ta voix. La voix ne peut même pas retourner à la poussière.

Après le traitement, après que l'infirmier a vérifié ce qu'il appelle avec un air mystérieux mes « constantes », je suis allée visiter les locaux de la fondation humanitaire à l'entrée de l'hôpital. Curieux décor. La petite salle est tapissée de photographies de vieillards décharnés, d'enfants amaigris et de femmes visiblement abusées. Je me demande comment les bénévoles qui assurent les permanences peuvent survivre là. Mais je leur ai proposé mon aide, quand je serai sortie. Après tout, je sais assez bien survivre. Par un hasard heureux, j'ai croisé alors que je sortais une femme avec qui j'ai milité il y a une vingtaine d'années. Nous affrontions alors les problèmes nouveaux liés au SIDA chez les femmes prostituées. Elle ne m'a bien sûr pas interrogée sur ma disparition. Je n'ai pas prolongé nos retrouvailles impromptues et nos exclamations de circonstance. Mon émotion est encore trop forte quand je pense à cette période de ma vie. Je ne me souviens pas mais il reste la porte étroite de l'émotion. Je pense encore à cela parfois, à ces luttes nécessaires et même indispensables.

J'ai remarqué qu'après seulement deux jours à l'hôpital je revêts une sorte de cape d'invisibilité. Une des premières étapes est d'entendre qu'on est devenu le numéro d'une chambre, un symptôme ou la patiente de tel médecin. Les échanges se raréfient et peu à peu je ne parle pas davantage qu'à la maison.

Mais je ne chante pas pour ne pas inquiéter.














15 janvier







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