| Diégèse | Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam | ||||||||
| vendredi
16 janvier 2026 |
2026 |
||||||||
| ce
travail est commencé depuis 9513 jours
(32 x 7 x 151 jours) |
et
son auteur est en vie depuis 23966 jours
(2 x 23 x 521 jours) |
||||||||
| ce
qui représente 39,6937% de sa vie |
mille
trois cent cinquante-neuf semaines d'écriture |
||||||||
| hier | L'atelier
du
texte |
demain |
|||||||
| Page 15 | Page 16 | Puisque ce soir encore la lune disparaît | |||||||
| Il
y avait un oiseau ce matin sur le haut de l'arbre
dont l'immobilité
faisait figure d'affut. Il bougeait parfois mais de manière si fugitive
que je demeurais dans
l'incertitude de savoir s'il avait vraiment bougé ou s'il n'avait
bougé qu'en apparence. Je suis cet oiseau. Il n'y a aucun obstacle à ce que je sois cet oiseau. Lorsque je suis chez moi, je suis très seule. Ne serait-ce que quelques échanges de circonstance à la caisse du supermarché, un bonjour de voisinage, je peux ne pas parler pendant des journées entières. Mais peu importe, pour être certaine que j'ai encore une voix et pour éviter le désagrément de parler toute seule, je chante. Le chant est parfois un exercice de vanité douce. La manifestation la plus ténue et résistante de la vie. L'oiseau seul chante aussi parfois. Je n'imagine même plus ta voix. La voix ne peut même pas retourner à la poussière. Après le traitement, après que l'infirmier a vérifié ce qu'il appelle avec un air mystérieux mes « constantes », je suis allée visiter les locaux de la fondation humanitaire à l'entrée de l'hôpital. Curieux décor. La petite salle est tapissée de photographies de vieillards décharnés, d'enfants amaigris et de femmes visiblement abusées. Je me demande comment les bénévoles qui assurent les permanences peuvent survivre là. Mais je leur ai proposé mon aide, quand je serai sortie. Après tout, je sais assez bien survivre. Par un hasard heureux, j'ai croisé alors que je sortais une femme avec qui j'ai milité il y a une vingtaine d'années. Nous affrontions alors les problèmes nouveaux liés au SIDA chez les femmes prostituées. Elle ne m'a bien sûr pas interrogée sur ma disparition. Je n'ai pas prolongé nos retrouvailles impromptues et nos exclamations de circonstance. Mon émotion est encore trop forte quand je pense à cette période de ma vie. Je ne me souviens pas mais il reste la porte étroite de l'émotion. Je pense encore à cela parfois, à ces luttes nécessaires et même indispensables. J'ai remarqué qu'après seulement deux jours à l'hôpital je revêts une sorte de cape d'invisibilité. Une des premières étapes est d'entendre qu'on est devenu le numéro d'une chambre, un symptôme ou la patiente de tel médecin. Les échanges se raréfient et peu à peu je ne parle pas davantage qu'à la maison. Mais je ne chante pas pour ne pas inquiéter. |
Je
devais sortir aujourd'hui mais je vais devoir encore rester à l'hôpital
environ
deux semaines. On me dit que quelque chose
« cloche ». Cela prête à sourire
parce que ce n'est pas nécessaire que j'encombre la médecine pour cela
et qu'ils s'amusent
à fouiller ma mémoire intacte à la recherche de
mes souvenirs disparus.
Je sais bien que quelque chose « cloche ». Et cela fait même
longtemps que je le sais. Nous nous représentons le souvenir - et sans doute faudrait-il écrire toujours : les souvenirs - comme les livres d'une bibliothèque. Ce n'est pas une si mauvaise représentation. Mais, il faut aller plus loin, car, il faut alors aussi savoir si cette bibliothèque contient bien tous les livres de notre vie ou non. Il est probable que les souvenirs ne sont jamais perdus, et que nous perdons l'usage du logiciel pour retrouver ces récits qui dorment, ou encore que nous ne savons plus où nous les avons rangés. Par ailleurs, il est faux de penser que le souvenir relève seulement du passé, il y a, comme l'écrit Deleuze « un souvenir du présent contemporain du présent lui-même ». J'oublie parce que je ne veux pas avoir envie, et ce, pour ne pas manquer. Il y a donc une forme de boucle à cet oubli : je n'ai pas envie puisque je ne me souviens pas avoir eu envie. Entre le désir et l'oubli du désir se forme une sorte de vide et dans le vide apparent ainsi créé je me tiens. Je ne suis pas complètement sans souvenirs. Je me souviens de scènes de l'an passé, mais cela me semble un tout autre monde et surtout un temps où j'avais encore une vie ardente, ce qui n'était certainement pas le cas. Je me rappelle aussi ces dimanches de sommeil, mais je ne saurais dire quand ils se situent dans l'ordre narratif de ma vie. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ceci plutôt que de cela. Je vois clairement des scènes et pourtant, il ne m'est rien arrivé. Il ne s'est rien passé. Tout à l'heure je regardais le ciel et la lune continuait son chemin. Je prends mon carnet mais j'oublie ce que je voulais écrire dès que je l'ai en main. Peut-être une interrogation de simple circonstance. Je vais faire une enquête rudimentaire en repassant ce à quoi je pensais, mais le résultat en est toujours incertain. Peut-être voulais-je copier que la lune continuait son chemin. Le texte m'échappe aussi. J'allume le téléviseur de la chambre, qui grésille, chuinte, crachote. Il est certainement trop tard. Je regarde les coins du plafond. La géométrie repose. La journée de demain sera belle. |
||||||||
| 16
janvier |
|||||||||
| 2009 | 2008 | 2007 | 2006 | 2005 | 2004 | 2003 | 2002 | 2001 | 2000 |
| 2019 |
2018 |
2017 |
2016 |
2015 |
2014 |
2013 |
2012 |
2011 |
2010 |
| 2025 |
2024 | 2023 |
2022 | 2021 | 2020 | ||||