Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
samedi 17 janvier 2026





2026
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Page 17 Puisque ce soir encore la lune disparaît
Je devais sortir aujourd'hui mais je vais devoir encore rester à l'hôpital environ deux semaines. On me dit que quelque chose « cloche ». Cela prête à sourire parce que ce n'est pas nécessaire que j'encombre la médecine pour cela et qu'ils s'amusent à fouiller ma mémoire intacte à la recherche de mes souvenirs disparus. Je sais bien que quelque chose « cloche ». Et cela fait même longtemps que je le sais.

Nous nous représentons le souvenir - et sans doute faudrait-il écrire toujours : les souvenirs - comme les livres d'une bibliothèque. Ce n'est pas une si mauvaise représentation. Mais, il faut aller plus loin, car, il faut alors aussi savoir si cette bibliothèque contient bien tous les livres de notre vie ou non. Il est probable que les souvenirs ne sont jamais perdus, et que nous perdons l'usage du logiciel pour retrouver ces récits qui dorment, ou encore que nous ne savons plus où nous les avons rangés.

Par ailleurs, il est faux de penser que le souvenir relève seulement du passé, il y a, comme l'écrit Deleuze « un souvenir du présent contemporain du présent lui-même ». J'oublie parce que je ne veux pas avoir envie, et ce, pour ne pas manquer. Il y a donc une forme de boucle à cet oubli  : Je n'ai pas envie puisque je ne me souviens pas avoir eu envie. Entre le désir et l'oubli du désir se forme une sorte de vide et dans le vide apparent ainsi créé je me tiens.

Je ne suis pas complètement sans souvenirs. Je me souviens de scènes de l'an passé, mais cela me semble un tout autre monde et surtout un temps où j'avais encore une vie ardente, ce qui n'était certainement pas le cas. Je me rappelle aussi ces dimanches de sommeil, mais je ne saurais dire quand ils se situent dans l'ordre narratif de ma vie. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ceci plutôt que de cela. Je vois clairement des scènes et pourtant, il ne m'est rien arrivé. Il ne s'est rien passé.

Tout à l'heure je regardais le ciel et la lune continuait son chemin. Je prends mon carnet mais j'oublie ce que je voulais écrire dès que je l'ai en main. Peut-être une interrogation de simple circonstance. Je vais faire une enquête rudimentaire en repassant ce à quoi je pensais, mais le résultat en est toujours incertain. Peut-être voulais-je copier que la lune continuait son chemin. Le texte m'échappe aussi.

J'allume le téléviseur de la chambre, qui grésille, chuinte, crachote. Il est certainement trop tard. Je regarde les coins du plafond. La géométrie repose.

La journée de demain sera belle.

Je suis chez moi maintenant.

Le cycle de soins est accompli. Peut-être pas pour longtemps. Le médecin m'a dit que je peux être rappelée en fonction des résultats des analyses anatomopathologiques. J'ai cherché le sens du terme. Je pense qu'il a voulu éviter celui de « biopsie », qui évoque trop le cancer. Ou peut-être est-ce vraiment différent. Je ne vais pas m'en assurer ni même le lui demander. Il a ajouté qu'il n'y avait aucune certitude que mes souvenirs reviendraient. Je lui ai répondu que je le savais. Je n'attends rien. Même pas un souvenir. C'était optimiste de penser qu'ils reviendraient après seulement deux semaines de traitement.

Je devrais peut-être lui dire qu'il me reste des souvenirs. Mais ils sont impromptus. Ils sont autonomes même. Ils viennent quand ils veulent et surtout quand je n'ai pas besoin d'eux. Il y a par exemple le souvenir ému de cette chanson d'il y a trente ou quarante ans. Il revient parfois et je ne saurais pas dire ce qui l'amène. Je ne jouerai pas au jeu de la mémoire avec lui. Je sais seulement que quand il vient et qu'il repart, je suis calme, comme après avoir côtoyé une douceur un peu nostalgique, mais profondément vivante.

Il y a bien sûr une part de volonté dans mon incapacité à rappeler les souvenirs. Je ne retiens rien car je ne veux rien retenir, pour l'instant, rien retenir de l'instant où tu m'as quittée. Et toi, si tu es encore vivant, te souviens-tu encore des derniers mots que tu as prononcés alors ? Tu as appuyé sur la gâchette d'une arme qui tue les souvenirs par anticipation et je sais bien que ce n'était pas un exercice improvisé.

Je suis chez moi.

Je contemple les ocres et les ombres de la cime des arbres derrière la fenêtre de ma chambre. Mais il faudrait regarder plus longtemps. Il y a cet arbre que j'aime plus que les autres. Mais il est si proche et si lointain. Encore une fois, il ne se passera rien, certainement rien. Parfois me parviennent les effluves des poubelles du rez-de-chaussée. Il faudrait qu'elles soient nettoyées et rentrées et surtout fournir des sacs aux habitants les plus pauvres.

Je suis évidemment très heureuse d'être chez moi encore quelques jours avant de revoir les bâtiments de l'hôpital qui forment un panoptique approximatif. Je sais qu'il faudrait en fin de compte que je sorte de la névrose, s'il s'agit bien d'une névrose et surtout que je n'entretienne pas ad libitum le plaisir ou la douleur de ce trouble des souvenirs atrophiés.

Je voulais écrire un texte sur les femmes délirantes que je croise là-bas. Je ne suis pas certaine d'y parvenir.














17 janvier







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