Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
samedi 31 janvier 2026





2026
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Page 31 Puisque ce soir encore la lune disparaît
J'écris que je me souviens et puis je me souviens. Je me souviens de la plage, de la forêt, du champ et ce sont toujours la plage, la forêt, le champ. Le Vieux-Phare. Je me blottis dans la tiédeur de l'étoffe épaisse d'un manteau long. C'est l'hiver. Il y a la pluie. Je fabrique des souvenirs de saison.

C'est la nuit. J'ai parcouru de grandes distances pour retrouver mon amour, une image rapide de mon amour. Je confondais alors la vie et l'amour, je crois. Et puis c'est le matin et un soleil poussiéreux comme l'oreiller d'une chambre inoccupée, d'un lit vide. Je regarde la porte fermée. Tu n'est pas venu. Je me fais alors sans souvenir et surtout, sans souvenir de toi, et surtout, sans souvenir de ton corps, et surtout sans souvenir du manque de toi, et surtout, sans souvenir de la douleur du manque de toi.

J'ai tout ce qu'il faut pour écrire et pourtant je n'écris pas. Aujourd'hui encore je n'ai pas écrit ce que je voulais écrire. J'ai écrit autre chose qui me semble, qui me semble un peu, qui me semble assez fade et anodin. C'est une fiction qui s'approche de la prophétie.

Je tourne les pages de ce carnet, dont personne avant aujourd'hui n'avait lu les lignes. Et aujourd'hui encore je me relis avec un sourire comme si je relisais un cahier d'enfance. Je ne sais pas si cela suffira à faire sourire un lecteur. Il y a un peu de flou dans la lecture. Ce n'est pas important car on peut aussi aller directement à la fin. Mais il faudra respecter alors cette impossibilité, qui est première, de revenir.

J'écris que c'est la fin et c'est la fin puisque ce soir encore la lune disparaît.

Ils me disent que ça fait un mois entier que je suis là dans l'odeur âcre de l'hôpital. La route est bien longue mais j'ai la force et le courage. Dommage qu'il n'y ait là aucune tendresse pour moi qui voudrais me blottir.

Je compte les morts qui passent dans le couloir devant ma chambre, comme une répétition de mon absence à venir. Ils pensent que je ne les vois pas mais ils sont comme une ombre imprévue dans la journée monotone. Les familles reçoivent la consigne de ne pas faire de bruit et je les vois passer à la file. C'est bien la main droite que l'on pose sur le cœur pour marquer sa compassion et son recueillement, n'est-ce pas. Personne, pour moi, ne posera jamais sa main sur le cœur. C'est la vérité stricte. Ma dépouille s'en ira seule. Je sais que l'évocation d'une dépouille est une métaphore, et sans doute même une métaphore multiple, de la vie, de l'amour, d'un corps aimé qui s'éteint, qui s'abandonne. Il y a bien là quelque chose de dérisoire.

De mon état, je n'ai plus rien à dire. La mort est un péril pour ceux qui oublient qu'ils vont mourir, mais ce n'est pas mon cas et quand je croise un miroir impromptu, c'est autre chose que moi que je vois déjà, quelque chose d'improbable jusqu'alors, mais bien réel, bien présent. Je ne suis pas désespérée mais je suis sans espoir, désabusée.

Il est temps d'écrire les derniers mots, les tout derniers mots. J'aurais voulu vivre encore une fois un mois d'avril avant de quitter ce monde. Tant pis, je sais désormais qu'il n'y a jamais eu de présent, il n'y a jamais eu d'avenir, il n'y avait qu'un passé empêché.

Avec ces derniers mots j'aurais aimé pouvoir donner une vision totale et unique de la vie.

Je pars.

Je vais avec la trace de ton sourire courbe, ton sourire courbé dans la lumière.














31 janvier







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