Puisque ce soir encore la lune disparaît
Noëmie Diégèse



Quatrième de couverture (2018)
« Je ferme les volets de la chambre, et je dois me pencher. J'aperçois le croissant de lune. De ma mémoire surgit alors ce mot qui résonne comme un espoir, puisque ce soir, encore, la lune disparaît. »

L'autrice signe ici son premier roman. Noëmie Diégèse nous fait parcourir, avec mélancolie mais bonheur, les souvenirs d'une femme qui a aimé passionnément et que la maladie a éloigné de son amour. Par touches successives, nous découvrons un univers doux, et pourtant violemment strié par la violence des sentiments.

Si le temps apaise, il ne guérit jamais et les blessures secrètes sont à coup sûr les plus douloureuses



Page 1

Page 1 de 2019

Je suis rentrée ce matin. Je ne savais pas que rentrer chez soi pouvait être à ce point une aventure. Une aventure ou un voyage. Un voyage avec des frontières, des salles d'attente, des visas, des passeports, des taxes à régler. Je ne savais pas qu'un hôpital pouvait à ce point ressembler à un aéroport international. Ce sont les mêmes salles d'attente, avec ces sièges accrochés les uns aux autres. Il y a des machines qui délivrent des boissons et des friandises. Peut-être celles de l'aéroport offrent-elles un choix un peu plus varié. Mais cela dépend certainement de l'aéroport.  Je regarde ma valise. Je la trouve un peu ridicule. J'avais choisi une valise bon marché pour ne pas me faire remarquer. C'était une idée curieuse. Je ne crois pas que quiconque aurait remarqué quelque valise que ce fût.

J'ai attendu mon tour. Je n'ai pas dit que je me sentais fiévreuse. J'ai accompli une à une toutes les formalités de sortie, qui sont aussi des formalités de départ. Dehors, un ambulancier m'attendait. Il a porté ma valise jusqu'à la voiture. Il m'a demandé si je préférais être allongée. Je ne me sentais pas fatiguée au point de ne pas pouvoir me tenir assise, mais je n'avais jamais circulé allongée dans une ambulance. J'étais curieuse de l'effet. J'ai choisi le brancard. J'ai senti que l'ambulancier était déçu. Aurait-il eu moins de travail si j'avais accepté de m'asseoir sur le siège à côté de lui  ? Peu importe. Je n'ai pas l'intention de le revoir.

Je suis chez moi. Je vais rester chez moi. J'aurai un contrôle dans un mois. D'ici-là, je dois rester chez moi. Je regarde la pièce. Rien n'a changé pendant ces trois semaines d'hôpital. Même mon regard n'a pas changé.
C'est déjà le soir. Je ferme les volets de la chambre, et je dois me pencher. J'aperçois le croissant de lune. De ma mémoire surgit alors ce mot qui résonne comme un espoir, puisque ce soir, encore, la lune disparaît, c'est donc que le jour et la nuit continuent de se succéder.



Page 2
Il y a des termes que l'on n'avait jamais connus que joyeux, porteurs de bonne nouvelle et parfois d'avenir. Et puis un jour, sans que l'on y soit vraiment préparé, ils deviennent hostiles et dangereux. Il en est désormais ainsi pour moi du terme « croissance ». Pendant l'enfance, les médecins et mes parents avaient surveillé avec attention ma croissance, s'assurant régulièrement, grâce à une toise improvisée sur un linteau de porte qu'elle se déroulait normalement. Ils reportaient ensuite le chiffre obtenu par un mètre souple de couturière sur le carnet de santé qui m'était dédié. Quand mes grands-parents nous rendaient visite, mais aussi des oncles et tantes, des cousines et des cousins ou encore des amis, je les traînais vers la fameuse toise pour leur faire admirer ma fameuse « croissance ». La toise a subsisté longtemps après que la mesure de ma taille n'avait plus vraiment d'importance et surtout ne variait plus. Elle a disparu un jour à la faveur de travaux de rénovation. Elle ne demeure que dans mon souvenir et dans l'album photo de la famille où l'on me voit plusieurs fois posant bien droite sur la toise en question et un peu fiérote. Ma mère a écrit sur chaque photographie la date et la taille atteinte.

Plus tard, devenue adulte, j'ai appris ce qu'était la croissance économique et pourquoi elle était nécessaire à la bonne santé de l'économie. J'ai appris aussi que l'on pouvait penser au contraire que la décroissance était bénéfique, surtout pour la planète. Ceux qui pensaient cela n'étaient pas majoritaires dans les cercles du pouvoir. Mais je retenais que, là encore, la croissance était perçue comme positive, enviable, qu'elle était désirée, courtisée.

Bien sûr, la plus belle des croissances est celle des plantes, celle que l'on guette, que ce soit dans la nature ou dans le jardin et aussi celle des plantes en pot que l'on chérit justement pour qu'elles connaissent la meilleure croissance possible, en les personnifiant parfois comme si elles étaient des enfants.

Et puis un jour, au hasard d'un examen médical, au hasard d'une opération chirurgicale, il faut retrancher. Il faut stopper la croissance. Et l'on apprend donc que la croissance, quand il s'agit de la croissance d'une tumeur ou de ses métastases n'est pas un fait souhaitable ni désirable. On guette désormais, de contrôle en contrôle, que tout est stable.

On va avoir de la neige cette année, il faut que je tienne bon.



Page 3
Pourquoi m'être couchée encore si tard hier soir ? Peut-être est-ce pour rallonger le temps, comme si les temps de veille comptaient double au grand jeu de la vie. Je sais bien que l'on m'a volé une dizaine d'heures de ma vie, qui sont les heures de l'anesthésie générale lors de l'opération. Je ne parviens pas à imaginer ce que cela peut faire aux personnes qui vont dans le coma et qui en reviennent. Mais peut-être se passe-t-il quelque chose pendant le coma, alors que je crois bien que rien de psychiquement valable se passe pendant une anesthésie générale, en tout cas pour la plupart des gens.

Maintenant que je suis rentrée chez moi, que je ne suis plus sous anesthésie, je suis entièrement livrée à la mémoire et je ne me souviens de rien sinon que je suis seule. Parfois, ton souvenir revient et je sais que s'il revient, c'est bien que les jours sont comptés. Je ne sais pas pourquoi ce souvenir de toi me laisse penser à la mort. Cela n'a rien à voir et pourtant c'est presqu'une certitude. Je t'entends dire que je dramatise toujours tout. Tu n'as jamais su accompagner un malade.

Je regarde beaucoup par la fenêtre. Je vois les enfants, en bas, improviser des balançoires avec des bouts de cordes et des cartons ramassés je ne sais où. Ce sont encore et déjà les vacances d'hiver. Je me prends à penser que cela pourrait être dangereux, mais je ne peux rien y faire, même pas leur crier de faire attention. Cela n'aurait certainement aucun effet et j'en serais encore plus épuisée que je ne le suis déjà. Ils animent un peu la vue morne sur ce square un peu miteux.

Quand je suis arrivée à Limoges, je voulais habiter au bord de la Vienne. J'ai toujours rêvé d'avoir des fenêtres donnant sur une rivière, ou mieux encore sur un fleuve avec des bateaux, ou bien encore sur un canal, près d'une écluse et compter les péniches, les reconnaître au fil du temps, ou bien seulement pour le plaisir de regarder les reflets sur l'eau. Mais je n'ai pas trouvé d'appartement en bord de Vienne. J'ai trouvé cet appartement cité Victor Thuillat et je suis restée. Il est clair et j'ai un petit balcon.

Mais je n'ai pas la vue.



Page 4
Je ne devrais pas évoquer ton souvenir. Je sais bien que cela me fait plonger à une profondeur telle que personne ne peut me suivre. Tant pis, je vais continuer à penser à toi, avec joie et avec douleur.

Mais c'est étrange. Après toutes ces années, j'aurais aimé, j'aurais dû guérir de toi. Mais je sais qu'il n'en est rien. Même la maladie n'a pas réussi à vaincre cet amour gratuit au long cours.

Je me souviens de la première nuit que nous avons passée ensemble dans cet appartement. C'était la nuit d'un quatorze juillet et les bruits de la ville anéantissaient nos mots d'amour. Il aurait certainement fallu fermer les fenêtres pour nous entendre mieux mais nous n'en avons rien fait, amusés que l'on fête ainsi notre rencontre amoureuse.

Depuis le temps que je ne t'ai pas vu, tu as dû changer. Le miroir de la chambre me montre que j'ai changé moi aussi. Alors, je ne le regarde plus mais je sens parfois que mon reflet me poursuit, qu'il me guette et qu'il veut me rappeler qu'il est vain de ne pas lui faire face. En fait, je ne veux pas affronter cette double tristesse, celle d'être triste et celle de devoir le cacher. C'est idiot car il n'y a personne d'autre que moi à qui dissimuler ma tristesse.

Ce matin, quand je me suis levée, j'ai eu un léger malaise, suffisamment prononcé pour que je craigne de tomber. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive mais c'est toujours aussi angoissant.

Mais, en même temps, je me prends à espérer que cela se termine. La maladie, cette convalescence incertaine, ces souvenirs si décevants, tout cela serait fini. Les spectateurs invisibles de ma déchéance pourraient applaudir.

Parfois, on voudrait pouvoir applaudir avant la fin et quitter le théâtre, surtout quand il se réduit à quatre murs avec un grand lit où l'on dort seule.

Je ne laisserai pas la fenêtre ouverte le prochain quatorze juillet.



Page 5
J'imaginais cette convalescence comme un ennui immobile, aussi immobile que l'immobilité sourde de l'été. De temps en temps des examens radiologiques et quelques soins infirmiers seraient venus briser cette monotonie assez tranquille.

J'imaginais aussi aller régulièrement à l'hôpital. J'aime à considérer l'hôpital comme un lieu de production intense de récits. Je m'assois souvent dans un coin de la grande salle d'attente comme on attend un autobus ou une dépanneuse sur le bord d'une grande route. L'hôpital est aussi comme une gare, comme un grand magasin, une machine temporelle fabriquée avec de multiples micro récits que chaque protagoniste considère comme importants.

Je vois passer les médecins, qui ont les premiers rôles et leur spécialité inscrite sur la blouse, et aussi tous les autres personnels, qui, pour n'en être pas moins essentiels, occupent des rôles secondaires. Il y a des patients, des patientes, mais aussi des visiteurs qui cherchent une information avec des sanglots dans la voie. Il suffit de quelques heures de cette observation pour que l'impression de continuité temporelle que l'on tâche, tant bien que mal, d'éprouver, n'ait plus cours dans ce que l'on sauve de conscience jour après jour.

Reconstituer tous les récits qui se croisent, c'est cela qui est en jeu, les reconstituer dans leur unicité, faire en sorte que chacune, chacun sorte de son rôle. Pour les patients, il ne se passerait rien et les soignants seraient du côté de l'événement. En fait, c'est cette torsion de la fiction qui fait le succès des séries télévisées médicales. Ce qui arrive aux patients est accessoire et ce sont les médecins, principalement les médecins, qui portent les récits. L'industrie culturelle ou supposée telle, qu'elle soit du livre ou de l'image animée, nous impose en permanence des récits où il se passe quelque chose, récits qui s'opposeraient à nos vies comme espaces-temps où il ne se passerait rien. Dès lors, il convient de faire en sorte de faire comme s'il se passait quelque chose de ressemblant à la fiction dans nos vies de tous les jours et cela passe bien sûr par l'acquisition de biens et de services, par la consommation. Le capitalisme a la fiction comme moteur principal. Peut-être un jour me demandera-t-on de témoigner de cela qui se passe et je témoignerais et poserais tranquillement là l'angoisse qui rôde.

Mais je suis dans ma chambre et les idées accoutumées et familières reviennent malgré tous mes efforts. Je pense à toi comme on pense à la mort.



Page 6

Je suis allée en panique à l'hôpital aujourd'hui. Je ressentais une forte douleur dans la poitrine. Ils n'ont rien trouvé. Ils ont même pensé je crois que la douleur était imaginaire. Cependant, que la douleur soit réelle ou imaginaire, elle est toujours réelle, ou bien toujours imaginaire. La douleur n'existe pas en soi.

Ils ont voulu me garder en observation. L'opération est encore récente et ils craignaient certainement des complications inattendues. Je n'ai pas protesté mais il fallait pourtant que je rentre chez moi. Je suis sortie, comme par une porte dérobée, j'ai fait ce que je devais faire et je suis rentrée, tellement contente de moi que je n'avais plus mal.

Bien sûr, on s'était aperçu de ma disparition et l'infirmier ne m'a pas vraiment crue quand j'ai expliqué que je m'étais perdue dans l'hôpital. Pourtant, c'est très possible de se perdre ici. La signalétique est si présente que l'on dirait un jeu de piste. Or, ces jeux sont des jeux pour se perdre et non pour trouver son chemin.

Chez moi, je me suis changée. J'ai mis une robe délicieusement colorée et un chapeau. Je ne voulais pas passer inaperçue. C'est un alibi en béton quand on veut protester que l'on vous aurait repérée si vous aviez été là où l'on prétend que étiez. Surtout que j'avais pris tout un attirail. J'avais de quoi écrire et de quoi dessiner, un appareil-photo argentique en bandoulière et une sacoche avec un chevalet pliant. Je n'aurais pas dû prendre l'appareil. C'est lui qui a attiré les soupçons sur ma fugue. J'ai affirmé que l'on m'avait apporté tout cela au cas où je devrais rester longtemps. J'aurais pu penser qu'il est interdit de prendre des photographies en dehors de sa chambre. Je crois donc avoir suscité une méfiance durable chez le personnel infirmier, qui se relaie désormais pour me surveiller. Mais je sais qu'ils vont vite arrêter d'en parler. Leur attention sera captée par le flux incessant des joies et des peines, des urgences douloureuses et des petites satisfactions. Ils n'y aura aucune trace de mes pitreries.

Je vais sortir demain. Donc, il va falloir sortir du lit. Rien ne dure. Peut-être faudrait-il que je cesse de voir en cet hôpital un but de promenade. Mais je reviendrai après-demain, non pas avec de nouvelles douleurs, en tout cas je l'espère, mais pour observer la sortie des patients. Certains sont tristes mais d'autres sont particulièrement radieux.

Je regarde longuement par la fenêtre. Le brouillard s'est dissipé un peu. Je n'ai pas envie de lire, ni d'écrire, ni de dessiner. Je prends seulement un cliché de la cour de l'hôpital dans la brume. Je ne développerai sans doute jamais cette image. J'ai quelques mots croisés, mots fléchés et sudokus. Cela ne devrait pas me demander trop de réflexion même s'il n'y a pas d'activité qui n'engage pas la réflexion.






Page 7

Je viens de terminer Je me souviens de Georges Pérec et j'ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, comme si je lisais un livre de science-fiction. En effet, pour moi, le souvenir est une difficulté, parce que je ne me souviens de rien ou de presque rien. De ma première jeunesse en Bretagne, il y a, je crois, la couleur des genêts et peut-être un baiser dans un creux de la lande. Je ne me souviens ni du vent ni d'aucune des promenades, si je me suis promenée. Je ne me souviens de rien de l'école. Je suppose que je suis allée à l'école et que c'est là que j'ai appris à écrire, à lire et à compter, mais je ne pourrais pas citer le nom d'un seul de mes enseignants. J'ai un diplôme universitaire de comptabilité. Je suis très forte en comptabilité. Quand je lis ce qui est écrit sur le précieux diplôme, je lis que je l'ai passé à Rennes, à l'université de Rennes. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de le lire pour le savoir. Mais je n'ai aucun souvenir. Je ne peux pas visualiser les bâtiments, les salles de cours et encore moins les professeurs qui faisaient cours.

J'aime la comptabilité. Je me dis parfois qu'elle prend la place des souvenirs que je n'ai pas.

J'aimerais ne pas être infirme du souvenir. Ce doit être merveilleux de se souvenir, sans doute magique aussi. De ce que j'ai lu, le souvenir ne connaît que l'émotion. On ne se souvient pas si l'on n'est pas ému. Ça va ensemble. Je suis rarement émue, sauf sur l'instant, pas par une remémoration.

Cependant, ne pas avoir de souvenirs, c'est aussi ne pas avoir de mauvais souvenirs. Je n'ai pas cette inquiétude que je lis parfois sur les visages, inquiétude provoquée par un souvenir intempestif. Car le souvenir, le plus souvent, n'est pas sollicité. Le passé se présente parfois dans un accoutrement étrange qui peut faire peur comme certains déguisement de carnaval. Il ne peut éviter le filtre déformant de l'inconscient. Je ne connais pas ces craintes. Mon passé n'est pas déguisé.

Le matin, le regard est plus léger sans l'encombrement des rêves de la nuit, qui ne sont que des souvenirs travestis.

Mais je ne suis pas amnésique. Je peux dire ce qui s'est passé hier. Mais ce n'est pas un souvenir. Cela ressemble plutôt à une dépêche d'agence de presse.

Je fais aussi l'expérience de ces souvenirs qui ne se souviennent de rien. Je ne sais pas s'il s'agit d'une expérience universelle. Il y a par exemple, au coin de la rue, une pierre d'une bordure du trottoir qui m'est particulièrement familière. Elle est là et se contente d'être là, un peu comme une allégorie du temps long des pierres qui forment les bordures des trottoirs. Elle est pourtant dans une situation précaire, risquant du jour au lendemain d'être remplacée, enlevée, bousculée par des travaux urbains. Dans sa pensée de pierre elle envie peut-être les menhirs ou les grands rochers des montagnes, ignorant que ces pierres-là connaissent aussi l'effritement. L'effritement est le vieillissement des pierres, elles ne peuvent pas y échapper.



Page 8

Je dois dormir longtemps pour me sentir reposée. Les médecins m'ont confirmé que c'était normal, et je dors. C'est encore déconseillé de me fatiguer. La fatigue, c'est ce qui nous donne le sentiment d'appartenir à une humanité commune. Tout le monde est fatigué, tous les gens que l'on croise ici ou là En outre, la fatigue est contagieuse. .Dans le parc ou l'autobus, si quelqu'un de très fatigué s'assoit à côté de moi, je vais un peu plus loin. La fatigue des autres m'épuise. Il paraît que le sommeil suit le rythme des saisons et que l'on dort plus en hiver qu'au printemps. Mais c'est désormais le printemps.

Je trouve cependant que je dors trop car le temps m'est compté, car le temps m'est décompté. Je ne peux consacrer tout ce temps qui reste au sommeil. Je vais essayer de réduire mon temps de sommeil de façon très progressive.

« Dormir... » C'est curieux que ce soit un verbe d'action. Je préfère de loin la forme passive et dire ainsi que je suis endormie. C'est encore plus bizarre que le verbe « attendre... » soit aussi un verbe d'action. Je me souviens - ça je m'en souviens - de cette attente impossible, cette attente de la déception. J'ai passé tant de temps à t'attendre douloureusement et tu arrivais avec un retard considérable et tu me saluais sans plus d'explications. Tu étais là soudainement, simple et sophistiqué et si étrange que je ne croyais pas à ta présence. Je me sentais en voie de désaffection. Tout mon corps me disait de te quitter. Je crois que ma fatigue vient de ces attentes.

Je m'arrête un instant d'écrire. La radio fredonne les nouvelles. Il y a des inondations dans le Gard.

Je pleure.



Page 9

Je me réveille, je me regarde dans le miroir du lavabo de la chambre. Je suis pâle. L'air est saturé par les odeurs de médicament. Je regarde par la fenêtre au jour à peine levé. Je vois une bande de verdure. Aucune fleur. C'est un jour de forte fièvre qui contraint à l'alitement, mais la fièvre baisse le matin. J'ai des frissons. Je m'appuie un peu contre le mur avant de regagner péniblement mon lit. Les étourdissements ne m'ont pas lâchée. Désormais, c'est souvent ainsi au printemps et à l'automne.

Je ne sais plus vraiment ce que ces mots signifient. Il y a deux saisons dans l'année qui sont l'été et l'hiver. Le printemps et l'automne sont des moments de transition, d'hésitation de ressassement. En des temps plus classiques on assignait au printemps d'être la saison de l'amour, mais désormais les mots d'amour s'épuisent vite, n'apparaissant de nouveau qu'au milieu de l'été ou au cœur de l'hiver.

C'est une scène reconstituée dans laquelle je vais bien. Je conduis ma voiture vers l'océan. La radio diffuse un air guilleret et entraînant. Je me dis que tu aurais pu venir avec moi, mais c'est sans passion particulière. Le paysage défile comme dans un reportage à la télévision sur la ruralité.

Je m'arrête. C'est trop difficile de retrouver un peu de sens, pour de bon, de manière certaine, incontestable, à partir de rien.

Je dois me rendormir maintenant, céder à cette fatigue. L'infirmière passera tout à l'heure, apportant ces flacons en perfusion, ces briseurs de rêves.



Page 10
J'ai mal partout. Les médecins n'ont trouvé aucune explication à ce trouble persistant qui se produit le soir et ne me laisse pas de répit jusqu'au matin. Mais cela peut aussi se produire en pleine journée parfois. Le soir est venu et une angoisse pèse sur chacun de mes gestes.

Je me demande parfois si ce ne sont pas mes passions tristes qui me provoquent ces douleurs. Pourtant, quand je pense à toi, j'ai l'impression d'avoir moins mal.

J'ai beaucoup marché par les rues calmes de cette petite bourgade, bénéficiant de l'aménagement urbain qui a redonné place au cheminement piétonnier. J'ai rejoint le cimetière m'arrêtant devant les vieilles tombes qui sont pour moi comme la promesse d'un repos. Les tombes récentes sont parfois si affreuses qu'elles me semblent être une double peine. Si l'on me met un jour dans une tombe comme celle-ci j'aurai mal pour l'éternité. Je me perdrais bien parfois dans le lacis de ce petit recoin d'humanité de l'éternelle province. Mais je connais ce cimetière par cœur et même les gardiens qui ne prêtent d'ailleurs plus aucune attention à ce que je peux faire.

En rentrant, je me suis acheté un succès de librairie dont le titre m'a accrochée. C'est un roman qui évoque le mouvement des sentiments. C'est un support pour mieux penser à toi en lisant une autrice qui raconte une histoire d'amour malheureuse avec un autre que toi. C'est peut-être toi d'ailleurs, je n'en sais rien.

Ta rencontre a été un accident. Plusieurs fois auparavant j'étais venue vers toi mais tu n'en as rien su.

Mais j'en ai assez de vivre toujours au passé. Comme l'énonce Barthes dans un de ses cours au Collège de France, je dois me donne un nouveau programme, un programme de vita nuova. Ce sur quoi il s'est jeté sous une camionnette. Enfin pas exactement mais c'est tout comme.



Page 11
C'est bien un temps d'hiver. La rumeur du marché sur la place en est atténuée. Avec le froid, les gens ne bavardent pas. Ils sont d'ailleurs moins nombreux. Certains commerçants ne sont pas venus. Le vendeur de matelas ne vient jamais quand il fait froid. Je pense qu'il connaît son affaire. Qui voudrait acheter un matelas par ce froid  ? J'imagine que les supermarchés doivent faire le plein ainsi que les commerces qui vendent des chauffages d'appoint. Mais cela me convient. Je trouve que par grand froid le marché est moins cruellement gai.

Je suis revenue dans le froid, dans une lumière qui me donne encore un peu plus de pâleur. Je vais me reposer avant de repartir en promenade le long de la rivière par les chemins boueux.

J'ai mes habitudes de promenade. Je vais d'abord rendre visite aux arbres coupés puis je saluerai là-bas, sur une colline, cet arbre exactement esseulé qui je me suis dédiée. Un jour j'aimerais descendre la Vienne jusqu'à sa confluence avec la Loire. Quand je pense à son parcours, je pourrais pleurer. Tout ce chemin qu'elle accomplit vers le nord avec vaillance pour se faire doubler par la Loire qui s'est prélassée peu de temps avant l'océan. Pour moi, la Vienne est la Jeanne d'Arc des rivières françaises. Mais je divague. Je dois avoir un peu de fièvre. Peu importe, j'aimerais voir une digue chargée de contenir les crues. Il me semble qu'après je pleurerais moins. Ce serait peut-être efficace contre mes crises de larmes.

Je me souviens bien de ce soir-là, souvenir isolé dans la crue de l'oubli. J'étais allée dans son atelier. Nous parlions de ses tableaux dans l'odeur de térébenthine. Nous évoquions ce premier mystère absolu qui est celui de voir pour entrevoir ensuite ce que pourrait être l'art. Il me disait que sa peinture lui donnait le moyen d'exister, que cela lui était égal de ne pas en tirer un moyen d'existence. Je savais que ce n'était pas vrai. C'était de l'amour propre. Je le savais et je me taisais. Et puis j'ai pris la décision intempestive de partir sans un mot. Cela me semblait logique puisque je ne parlais plus depuis une heure au moins. Mais à mieux y réfléchir, cela n'avait rien de logique. Pourquoi suis-je donc partie ce jour-là. Je ne sais pas et ce n'est pas le problème. Je ne me l'explique pas et je ne ferai pas ce travail de l'analyse.



Page 12
Je vais faire partie des patients avec lesquels les médecins vont expérimenter une thérapie nouvelle qu'ils appellent une « thérapie du souvenir ». Elle est surtout dédiée aux personnes touchées par la maladie d'Alzheimer, celles et ceux qui perdent la mémoire. Ma mémoire est excellente et je n'oublie jamais le lait sur le feu. Ce sont mes souvenirs qui sont atrophiés. Je peux imaginer la détresse de vivre dans un monde désormais englouti, mais ce n'est pas mon cas. J'ai quant à moi des difficultés avec ces scénarios particuliers que l'on nomme en général « souvenirs ».

La confusion usuelle entre « mémoire » et « souvenir » est un très ancien malentendu. Les souvenirs sont ces fictions qui hantent le monde tel que chacun se le représente et parmi ces fictions, à moi, une seule manque : cette histoire que nous aurions vécue ensemble. Le reste, le silence que je m'impose, la solitude, je me les donne volontairement. Dans les séparations, certains emportent ceci ou cela, la machine à laver ou les enfants. Je n'ai jamais entendu que l'un soit parti en emportant les souvenirs du couple. Ce doit être un cas très rare, mais c'est mon cas. Quelle guigne !

Je n'ai donc plus de souvenirs avec toi et pour moi, depuis lors; tous les récits se valent puisque le seul souvenir qui m'importerait m'est inaccessible.

Pourtant, quelque chose me fait douter du caractère irréversible de cette curieuse maladie : l'écriture. Car si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte ? C'est une première intuition vers la guérison et c'est une bonne nouvelle. Mais j'écris peut-être le texte de la mémoire et non celui du souvenir. Jolie formule. Il faudrait surtout que j'échappe aux déterminismes narratifs, ceux qui tendent vers un genre particulier, qui tendent vers le roman. Je n'écrirai jamais de roman.

Je ne sais pas en fait si je vais accepter de faire partie de l'expérimentation. On ne sait jamais. Je guérirais peut-être et je commencerais alors à craindre la solitude. Tout cela pour quelques souvenirs qui se sont enfuis. Quel tourment !

S'il ne fait pas trop froid, je vais aller faire une des promenades que je préfère. Je n'irai pas bien loin, seulement jusqu'aux arbres vénérables balayés par la tempête. J'envie celles et ceux qui font du sport malgré le froid. Il y a le vent aussi qui fait gémir les arbres comme une personne qui pleure. J'ai remarqué que lorsqu'il fait froid je peux imaginer des idées ensoleillées.
Page 13
Je vais devoir rester à l'hôpital pendant plusieurs jours la semaine prochaine pour engager le protocole de soins expérimental. J'emporte avec moi quelques mots à lire et surtout mes carnets pour écrire cette fiction quotidienne.

J'occupe ces derniers jours de liberté relative à me promener dans la ville. J'affectionne particulièrement le quartier de la gare. Je regarde les familles qui se disputent avant de prendre le train, les parents, les pères surtout, voyant là le moment adéquat pour humilier leur progéniture et leur femme aussi, souvent. J'y ai d'ailleurs récemment vu une femme engagée déambulant dans le grand hall avec une pancarte qui dénonçait les féminicides. Il faut évidemment lutter contre les féminicides, cesser de croire et de faire croire que s'agissant de sentiments la passion n'est jamais lointaine et que la passion conduit nécessairement au meurtre. Il faut arrêter de faire croire ainsi que l'amour est impossible. Ensuite, quand une femme meurt ou qu'elle est blessée par celui que l'on nomme encore « son homme », cela ne surprend pas vraiment. Ce n'est pas facile de regarder vraiment la condition des femmes, de la regarder en gros plan, d'arrêter les débats stériles en imaginant que c'est un sujet trop difficile. Il faut seulement oser regarder vraiment.

Et pourtant, cela ne suffit pas. Il faut être plus précis, il faut faire davantage attention. Il faut aussi lutter contre l'emprise et les meurtres et la violence symboliques. Je pourrais moi aussi déambuler dans la gare de Limoges avec une pancarte sur laquelle j'aurais écrit : « je suis morte ».

Un des rares souvenirs que je conserve vient sans prévenir. Je me souviens de mes promenades, quand je craignais de devoir rentrer sachant déjà qu'il faudrait renouer avec toi les fils d'une conversation qui ne cessait de s'interrompre. Était-ce vraiment une conversation ?

Je vais jusqu'au bout de l'allée. Je ne connais rien de comparable à la paix de ce sentier.