Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
mardi 17 mars 2026





2026
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Je ne ferai rien de tout cela
Je perçois mieux ce que je n'avais pas envie de voir en lui. Il s'agit de la violence, qui l'imbibe entièrement et jusque dans son sourire même. Si je devais enquêter sur un crime inavoué, irrésolu, il serait mon suspect favori.

Ce n'est pas qu'il soit violent physiquement. Cela me réveillerait et je partirais sur le champ. Il n'a jamais aucun geste brutal, même envers des objets, même quand le pneu de sa bicyclette a crevé plusieurs fois en cinq kilomètres. Non, il n'y a rien de tout cela. Mais il met en place avec les gens, que ce soient avec ceux croisés au hasard et surtout avec moi, une relation émotionnelle qui fleure la manipulation.

Je ne sais pas encore bien expliquer les modalités de sa manipulation et par instinct, je ne cherche pas à entrer davantage dans cette analyse psychologique. J'ai seulement hâte désormais que ce voyage se termine.

Nous avons dîné ce soir dans un de ces hôtels-restaurants en voie de disparition. La salle est vieille et lambrissée. La dernière rénovation date sans doute des années 1970 et ce qui paraissait le comble de la modernité paraît aujourd'hui délicieusement désuet. La tension est peu à peu montée au cours du repas et j'ai eu une crise comme celles que j'ai depuis l'adolescence. J'aurais bien réservé une chambre dans ce petit hôtel. Il devait bien en avoir une de libre et cela aurait été commode pour m'allonger un peu. Mais je craignais qu'il ne me suive. Pour la première fois, j'ai eu peur.

La crise est passée. C'est le soir. Nous allons dormir au bout du chemin qui conduit à la rivière.

Nous avons dépassé Châteauroux et pris la route de Varennes.

C'est la nuit, nous avançons dans les ténèbres. J'avais pensé qu'il m'accompagnerait, mais c'est moi qui l'accompagne.

Nous n'échangeons que peu de mots et n'avons en quelque sorte qu'une seule conversation, dont le sujet est de n'en avoir aucun. Les sujets de conversations que nous pourrions tenir semblent comme interdits et nous n'abordons jamais les circonstances de notre rencontre, ce trajet incertain supposé nous conduire aux sources de l'Indre, ces bivouacs précaires entrecoupés d'hôtels confortables dont le coût n'est pas raisonnable. Nous y prenons toujours deux chambres.

Nos routes auraient pu se séparer aujourd'hui, à cause d'un front trop fiévreux, des rougeurs sur le visage et tous les symptômes d'une intoxication alimentaire dont les productions ont trouvé refuge dans le fouillis des herbes. Impossible cependant de continuer à faire de la bicyclette tout le jour dans ces conditions, même si l'embarras est insignifiant. Mais il a déclaré que c'était sans importance et que demain il n'y paraîtrait plus. Je voulais bien le croire, soignant généralement ce type d'affection par l'oubli de leur existence.

Je prends le parti de me méfier de cet individu. Je soupçonne qu'il est menteur et que son habileté de menteur dépasse l'entendement. Je me demande ce qui compte pour lui, qui compte pour lui. Rien ni personne, peut-être. Je cherche des signes d'attachement, ne serait-ce que pour ce sac à dos qu'il traînait déjà sur cette aire d'autoroute et qui ressemble à une boîte à malice de laquelle il sort toujours de nouveaux effets. J'essaye de me souvenir si j'ai déjà vu ce foulard ou cette casquette, mais c'est toujours sans certitude. Je suis attentif, mais comme je suis attentif, je ne remarque rien.

Peut-être, après tout, était-ce un empoisonnement volontaire...
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Je ne cherchais pas à trouver la réponse aux troubles réitérés de mon existence. Ce n'est pas que je manquais de temps. J'avais du temps, n'ayant pas l'obligation de travailler pour vivre matériellement. Je ne cherchais pas non plus à me cultiver, ni à vivre spirituellement, c'est-à-dire à me cultiver pour m'élever. Cela m'était égal. Non, je cherchais surtout à arriver au bon moment et dans ce bon moment, à cet exact moment, prendre la bonne décision, celle qui augmenterait le récit de ma vie.

En fait, je ne me pardonnais pas l'échec cuisant de l'aire d'autoroute. Il était facile de m'arrêter et tout indiquait que c'était un de ces bons moments pour infléchir sa vie. J'aurais pu, par exemple, vérifier l'exacte fraîcheur sur la peau de cet homme au profil ciselé puis commencer un nouveau récit. j'ai accéléré et c'est alors que j'ai failli. Je l'ai su instantanément. Je n'ai d'ailleurs pas regardé dans le rétroviseur, en tout cas pas vraiment, car je savais que la scène pouvait disparaître.

Depuis, dans cette grande ville aimée, j'explore encore ma solitude. Je croise au milieu de la nuit une jeunesse bigarrée, désœuvrée, potentiellement agressive à ce que l'on en dit, mais je n'ai jamais vérifié. Je fais avec elle l'expérience renouvelée de la transparence et de l'effacement. Il ne s'agit pas d'un signe des temps, mais un signal de mon temps, qui est un temps passé de temps en temps confronté au présent.

Depuis que je ne l'avais pas rencontré - cette phrase est bien étrange - je ne savais plus que faire pour le reste de mon temps. Il me semblait que je faisais en permanence semblant de jouer la vie et que je flottais entre fiction et réalité sans autre ambition que d'aller tout droit dans ce Paris qui s'offre sans fin à toutes les errances. Je m'étais aussi donné l'objectif de penser le printemps et de réfléchir à l'usage que je pourrais faire de ce printemps-là, dans cette absence. Il s'agit de la saison des sentiments et du plaisir mais, me concernant, la question des sentiments ou du plaisir me semblait une question d'un autre ordre, qui demandait un peu d'amour.

J'étais dans le décor naturel mais factice d'un film à grand spectacle et je jouais en permanence une scène qui allait être coupée au montage.

Je pouvais certes changer cela, changer d'autoroute, partir vers l'Orient jusqu'à la fermeture des frontières. Mais je savais bien que je n'en ferais rien. J'allais retourner sur cette aire maudite et priant d'y trouver l'oubli de lui. J'aurais alors une pensée pour tous ces jours désespérément amourachés.

Il y avait tant de douleur.
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Je n'ai rien fait de tout cela
Je n'ai rien fait de tout cela










17 mars






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