Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
vendredi 20 mars 2026





2026
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Je ne ferai rien de tout cela
Il pleut comme il a déjà plu et j'ai refusé d'aller plus loin. Nous avons trouvé un hôtel de refuge et nous sommes restés assis sur le canapé du salon tout le jour. Le temps de pluie, c'est souvent le temps déçu quand on voyage à bicyclette, le temps de la déception. Il faudrait pouvoir se rappeler précisément les jours de pluie, les accalmies et les averses fortes et subites, les éclaboussures amenées par les jeux des enfants, le passage des automobiles. Et puis il y a toujours une de ces flaques qui ne veut pas en rester à sa condition de flaque, qui se voudrait un lac et qui dissimule parfois une crevasse redoutable. Les jours de pluie sont un condensé de nos vies humaines.

Il m'a demandé si j'avais décidé de ne plus jamais rien dire, si mon silence était définitif. J'ai répondu par des larmes. Je ne voulais rien savoir de plus.

J'ai de nouveaux symptômes qui m'inquiètent encore davantage. Je devrais consulter.

Je sens que c'est le printemps. Ce n'est pas vraiment la date, mais je le sens car en cette période ma conscience se fait toujours plus aiguë. Je détecte avec plus d'acuité le mensonge et je sais quand quelqu'un est hypocrite. Je sais donc encore mieux que je voyage avec un menteur hypocrite, dont je ne parviens cependant pas à me dégager.

En tout cas, je l'ai placé sous surveillance. Je suis en permanence en alerte et quand il me propose quelque chose à boire ou à manger, je n'accepte qu'avec réticence. C'est stupide car, que j'accepte volontiers ou avec réticence, si c'est empoisonné, cela aura le même effet.

Je vois plus clairement maintenant l'engrenage qui s'est mis en marche pour en arriver là. Il s'agit de l'alliance subtile du fantasme, du désir et de la frustration. La difficulté est bien sûr que l'on écarte difficilement le fantasme, que le désir n'est pas volontaire et que la frustration est le ciment des deux premiers items.

J'ai voulu hier soir chasser cet homme et nous avons eu une conversation. Je la garde douloureusement en moi. Il y a des conversations qu'il faut éliminer comme on élimine l'alcool. Elles reviennent dans le sang, longtemps après les silences, leurs mots tapent dans la tête. Les joues en feu, je lui ai fait part de cette frustration première, mais il m'a répondu que si ce n'était que cela, nous pouvions très bien nous engager aussi dans des relations charnelles dont je serais libre de définir la forme et l'intensité. Or, c'est impossible, car cela m'enlèverait la plus grande part de l'explication du malaise que cet homme provoque en moi. La frustration demeurerait. Il y a peu de doute à cela.

Depuis, non seulement, il n'y a aucune évolution dans notre relation, mais je dors avec une chaise qui bloque la porte de la chambre et je refuse de bivouaquer au bord de la rivière.
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Cette semaine-là, j'avais décidé d'inverser mes promenades et de partir le matin d'un hôtel dont les fenêtres donnent sur le boulevard périphérique. J'en avais choisi un au hasard, je ne sais plus très bien où, entre la porte d'Orléans et la porte d'Italie et j'ai fait ensuite le tour de Paris en marchant, beaucoup, mais aussi en empruntant le tramway. C'était en fait moins différent de ce que je l'avais imaginé. Il est vrai que ce qui semble le plus semblable au soleil, c'est la lune et le plus semblable à la lune, c'est le soleil.

J'étais certain que je ne rencontrerais personne ou bien seulement un pauvre pestant à raison sur le sort injuste que lui faisait la ville moderne. On ne pense jamais que la vie des pauvres de la campagne est bien différente. Le système d'entraide est moins anonyme.

J'avais décidé, la nuit, de recenser les lieux de rencontres. Je ne parle pas des lieux de la prostitution. Ils sont connus, mais plutôt les taillis, les bosquets, parfois en plein Paris où se tractent des rencontres de quelques minutes. Un regard échangé et le lien subliminal est noué. Il y en a même un à Montmartre, tout en haut, près de la basilique meringuée.

D'ordinaire tout cela se passe tranquillement. Bien sûr, cela n'exclut pas quelques coups, parfois, pour contraindre gentiment l'autre à se laisser faire, autre qui le plus souvent est venu pour rencontrer cette contrainte. Chaque buisson, en effet, a ses spécialités. Auparavant, les lieux pour rencontrer des femmes étaient tarifés et rares étaient ceux où les prestations masculines l'étaient. Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Cela dépend où l'on va. Je pourrais faire un site internet géolocalisant les pratiques sexuelles les plus diverses en précisant le tarif, mais je ne le ferai pas. C'est presque trop facile.

J'avais un temps inventé un de ces jeux que j'affectionne. Il s'agissait d'essayer le plus grand nombre de stations de métro possibles et ce, sans jamais utiliser les escalators électriques ni les ascenseurs, de compter les marches. Certaines stations, notamment celles près de chez moi porte des Lilas, sont particulièrement fournies en escaliers. À mesure que je montais et descendais les escaliers du métro, non seulement je faisais du sport, mais je me racontais de nouvelles histoires qui trompaient la grande solitude.

J'ai donc appris au cours de ces périples un peu idiots que la station Abbesses plonge à 36 mètres sous terre et que son escalier en colimaçon a près de 200 marches. Quant aux correspondances, on connaît bien sûr celles, interminables, de Châtelet et de Montparnasse. En fait à Paris, prendre le métro est souvent un exercice sportif, sauf pour les personnes à mobilité réduite qui ne peuvent prendre que la ligne 14 et la ligne 4, en partie.

Quand je sortais du métro, les immeubles en pierre de taille des constructions Haussmann ne me semblaient pas la réalité, mais plutôt un décor de cinéma posé là pour tourner des scènes de meurtre de feuilletons télévisés inspirés de faits divers sombres. Ce moment brusque de la sortie à l'air libre était aussi celui où le réel semblait vouloir tuer l'espoir. Le métro est en quelque sorte la métaphore sombre de la vie. On chemine dans les méandres de la conscience, on accède parfois à la réalité, mais elle se transforme immédiatement en fiction.

Je vais bientôt retourner sur l'autoroute du Sud. Je devais louer une voiture, c'est désormais chose faite. Je sais pertinemment qu'il ne sera pas sur l'aire d'autoroute où j'aurais mu m'arrêter pour l'emmener avec moi. Je fais tout cela en connaissance de cause. J'y vais d'ailleurs sans idée de rencontre mais ce départ est comme une injonction. Ma biographie me semblerait incomplète et même complètement ratée si je ne le faisais pas.
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Je n'ai rien fait de tout cela
Je n'ai rien fait de tout cela










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