Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
lundi 30 mars 2026





2026
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Je ne ferai rien de tout cela
C'est encore la nuit, mais déjà mes souvenirs s'ébrouent, un peu comme on peut le faire quand on monte un film. Cette histoire, toute cette histoire, ce n'était pas une fiction, mais un récit véridique sur le thème de la passion et le thème des passions. La passion oblitère l'amour, c'est elle qui prend la place du monde sans plus rien entendre du désir. Le mouvement, qui devrait être irrépressible vers l'autre est contraint puis aboli par la volonté de possession. C'est sans doute pourquoi, longtemps j'ai préféré une connexion imaginaire, une connexion imaginairement effectuée, pour distinguer autre chose de l'amour, sans la passion, sans la douleur et la souffrance de la passion. Souvent, j'ai préféré m'enfuir.

Il fait très beau. Demain pareillement, ai-je entendu pour ce jour de retour.

Mais, juste avant de rentrer, juste avant de reprendre l'autoroute du Soleil, j'aurais voulu qu'il me fasse une annonce fracassante, j'aurais espéré que cela viendrait comme ça, vite, à l'improviste, sans y penser. Amèrement, je constate qu'il n'en a rien été. Il paraît que c'est ainsi avec la mort. Peu de temps avant la mort, on croit imaginer que sa propre mort sera pour soi-même un événement qu'il faudra surmonter. Il n'en est rien, dit-on. Ce serait même l'opposé, l'inverse d'un événement. On le comprend assez bien. La vie est l'événement insurmontable. Il n'y a pas un centième de seconde de vie qui ne soit pas un événement. Mais la mort, ce n'est que la fin.

Hier, avant le départ du TGV, nous n'avions pas eu le choix des places et nous étions face à face. Ces deux heures de trajet à grande vitesse m'ont confirmé qu'il était un être étrange, un peu flou, qui n'a ouvert la bouche que pour commander puis boire un jus de tomate, ou tout autre chose, je n'y ai pas fait attention. Le reste du temps il se concentrait sur la pratique intensive du grec ancien.

Nous avons dormi dans cet hôtel près de la gare Perrache, dans cette ville que j'aime tant, le même que j'avais choisi l'année dernière avant de repartir vers Paris. C'est là que l'histoire avait commencé vraiment, ce soir-là, dans le bruit du restaurant, le dimanche soir.

Quand on mange seul au restaurant, très vite, le bruit ambiant fait très vite tourner la tête, comme si l'on sortait d'un rêve. C'est aussi le moment où l'on délibère, il est question de dormir ou de ne pas dormir, de sortir ou de ne pas sortir. Parfois, on remarque à une autre table un jeu particulier. On s'en amuse un peu et puis on passe à autre chose. Il n'y a là rien d'essentiel.

Le passage du soir à la nuit se joue seulement sur un changement de couleur qui n'est perceptible que si l'on est seul.

Avec toi, sans toi, ce n'est en rien différent. C'est la même solitude. Je te vois en face de moi, dilettante, distant, égrenant gratuitement le pain dont les miettes volettent avec légèreté jusqu'à ton assiette vide.

Nous ne parlons pas, ou si peu.

Je fixe au loin la cime des arbres.

Nous savons tous deux que demain sera le jour de notre séparation définitive.
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Je me réveillais à chaque heure et mes souvenirs s'ébrouaient dans la nuit, comme quand on monte un film. Je me demandais si toute cette histoire, finalement, ce n'était pas une fiction, juste pour manipuler pendant quelques semaines le thème de la passion et le thème des passions. Car, après tout, il n'y a jamais que l'amour qui prend la place du monde, qui fait que l'on va au hasard sans plus rien entendre du désir même. Il y a le mouvement, qui devrait être irrépressible vers l'autre, cette connexion imaginaire, cette connexion imaginairement effectuée que l'on active pour distinguer autre chose que les jours. Apprendre que l'on aime, c'est toujours une annonce fracassante. On n'avait jamais imaginé que cela viendrait comme ça, vite, à l'improviste, sans y penser. Sans doute, c'est comme la mort et peu de temps avant la mort, peu de temps avant le grand départ, pareillement, on ne sait pas que cela va si vite arriver.

Il faisait très beau la veille de ce retour tant espéré, tant attendu. Mais juste avant de rentrer, pour la première fois, je me faisais amèrement le reproche de ne pas l'avoir anticipé.

Le dernier aller-retour en train entre Lyon et Paris avait été chaotique. Je n'avais pas eu le choix des places et il avait fallu que je voyageasse en face à face avec un être étrange qui semblait s'adonner sur son téléphone à la pratique intensive d'une langue inconnue, à moins que ne fut à tout autre chose. J'ai retiré mes lunettes pour le flouter un peu. Puis j'ai passé le reste du voyage à boire des jus de tomate au bar au milieu d'élèves officiers qui rejoignaient sans doute quelque caserne en profitant des tarifs accordés aux militaires de carrière.

J'avais dormi dans cet hôtel que j'affectionne particulièrement près de la gare Perrache, qui est aussi, bien sûr, la gare que je préfère dans cette ville, ne prenant pour rejoindre Paris que les trains qui en partent, refusant avec obstination ceux qui partent de Lyon-Part-Dieu. Mais, cette fois, je n'allais pas prendre le train mais retourner à Paris dans une voiture de luxe, cette voiture trop chère que j'avais louée par caprice et pour ennuyer Paul.

De cette soirée, mes souvenirs peu à peu s'effacent. Pourtant, c'est ce soir-là que l'histoire a commencé vraiment, dans le bruit du restaurant, le dimanche soir exactement. Si je me souviens bien, il a été question de dormir ou de ne pas dormir, d'aller peut-être au cinéma, d'avoir regardé la liste des films, d'y avoir renoncé.

C'était encore le temps où Paul m'appelait chaque soir et pourtant, même à distance, il se faisait déjà distant. J'entendais des bribes de la conversation de mes voisins de table. Il ne se disait rien d'essentiel. C'était une conversation de dimanche soir dans un hôtel. Ce n'est jamais le bon moment pour rompre ou pour demander l'autre en mariage. Il y a les couples qui dînent vite pour aller baiser et les autres. C'est le soir le plus dilettante de la semaine. Je n'ai pas cette aversion incompréhensible pour les dimanches, ni même pour les dimanches soir. Au contraire, alors que la société se prépare au lundi, se prépare à l'activité supposée normale comme on disait autrefois à la télévision, c'est le moment où moi, je sais pouvoir compter sur ma bonne étoile pour imaginer des ressorts romanesques robustes et éprouvés. Je les oublie vite.

Ce soir-là, pourtant, je n'avais pas imaginé que je ne m'arrêterais pas sur une aire d'autoroute pour te laisser monter dans ma voiture de luxe et que cet acte manqué deviendrait le support particulier de ma vie pendant toute une année.
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Je n'ai rien fait de tout cela
Je n'ai rien fait de tout cela










30 mars






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