| Névrose fin de siècle Gustav Diégèse |
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| Quatrième de couverture de 2018 | ||||||
| Alors
que ce siècle a déjà
presque vingt ans, Gustav Diégèse revient sur la fin du vingtième
siècle. Il retourne vers les lieux qu'il fréquentait entre 1995 et 2000
et tente de se souvenir du regard qu'il portait sur les paysages afin
d'essayer de reconstituer les modalité de pensée qui était les siennes
alors. C'est donc à une autobiographie en demi-teinte que nous convoque
cet auteur que l'on aime tant. Le siècle finissait quand finissait sa
première jeunesse. On annonçait tour à tour des cataclysmes et des
lendemains qui allaient chanter numériquement et en réseau. Et les
amours venaient, puis repartaient sur la pointe des pieds, ou bien avec
fracas. Pendant ce temps là, l'actualité ressassait son inactualité
première. C'est un roman que les plus de quarante ans auront plaisir à lire et que les moins de quarante ans découvriront avec bonheur, se disant peut-être que ce monde étrange des premiers téléphones mobiles ressemblait pourtant, à maints égards, à celui dans lequel ils vivent aujourd'hui. Un bain de jouvence ? Sans doute pas. Une sensibilité à fleur de peau qui ne se dément pas ? Assurément. |
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| Tous les récits de 2026 |
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| Page 1 | Intentions d'écriture mises à jour -
premier octobre 2026 Ce siècle a plus d'un quart de siècle, mais il a d'ores et déjà plongé son prédécesseur dans les abysses du passé, de celui qui, de plus en plus assourdi, rend nostalgique ; de celui qui fait se demander comment on pouvait faire « avant », comment on a fait. Pour le narrateur, le souvenir est une sensation qui naît à un endroit précis du corps, c'est donc une psychosomatique. Car c'est le corps, interface imparfaite avec le monde, qui vieillit. On s'en aperçoit de temps en temps, en sautant un muret ou bien encore à cet essoufflement qui s'accentue aux marches d'un escalier. Et puis, l'instant d'après, on a oublié et on va oublier encore. Gustav Diégèse est écrivain. Au petit seuil de la vieillesse de sa vie, il regarde ces dernières années du vingtième siècle, qui lui semblent tout à la fois proches et lointaines, et qui se sont closes sur son quarantième anniversaire. Il mesure la difficulté qu'il y a, et que l'on enjambe souvent trop rapidement, à mesurer ce qui change avec le temps qui passe, puisque l'on change soi-même aussi, avec le temps. Pourtant, les magazines, les statistiques, la littérature, les films et même ce que l'on nomme l'actualité exploitent copieusement ce filon éditorial, cognitif et sentimental : vieillir. Mais qui est vraiment certain de vieillir ? On ne peut jamais tracer de ligne fixe entre le passé et le présent. Sur cela, tous les philosophes nous ont éclairés. Le temps, le plus souvent, est ce passage d'instants essentiellement identiques parsemés avec parcimonie d'événements souvent insignifiants. Et c'est cela que l'on nomme le temps présent. Et c'est donc de cela qu'il faudrait se souvenir ? Il y a là quelque chose de paradoxal. Que faire demain de ces moments sans grande valeur ? Il sera bien impossible de les ramener tous dans les rets de la mémoire. Certes, parfois, on connaît quelque séisme. C'est intéressant un séisme. Aussi bref cela peut-il être, cela semble interminable. L'esthétique du séisme est celle de la dilatation temporelle. Pour cela, il faut leur rendre hommage. Mais c'est si rare. Parfois dans l'amour, parfois dans la véritable douceur... Mais on n'a jamais suffisamment de temps pour en jouir parfaitement. Juste après revient ce doute infini que le temps passe. Il faudrait de la méthode. Gustav Diégèse - ce n'est pas très original - propose une méthode, l'ancienne méthode très éprouvée d'associer au temps l'espace. Ainsi retourne-t-il dans les quartiers de Paris à l'affût de l'image fantasmatique de lui-même, en quête des sentiments qui l'animaient alors. Des sentiments et parfois des pulsions. |
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| Page 2 | La Motte-Picquet - Grenelle. Lignes 6, 8 et
10 du métro parisien J'attendais le plus souvent, quand il fallait attendre, dans une de ces brasseries qui semblent là depuis toujours, et le plus souvent au Pierrot. Je me tenais, quelle que soit la saison, à la même place, à l'intérieur, dans la zone des fumeurs, car alors je fumais, et je reprenais des fiches pour les rendez-vous du lendemain, prenant parfois un vague air barthésien. Le garçon de café, observant avec une forme de jouissance les codes de sa profession qui veulent que les loufiats soient désagréables et surtout indifférents, feignait toujours de ne pas se souvenir de moi. Je lui rendais donc la pareille. Depuis que j'étais arrivé à Paris, j'avais appris à supporter cette absence de civilité quotidienne qui, rarement ailleurs, est aussi déterminée. Assis près de la fenêtre qui donnait directement sur une des sorties de la station de métro, j'observais la foule incessante de la fin de l'après-midi, celle qui donne son énergie à la grande capitale. Au fil du temps, je m'étais pris à reconnaître des personnages que j'avais déjà vus. Ils me semblaient si proches que j'avais la sensation d'être comme eux préoccupé par des rites vespéraux qui m'étaient pourtant étrangers : les courses, préparer le dîner, parfois laver et coucher les enfants, regarder la télévision. Je me souviens des premiers moments de ma vie parisienne, quand j'étais encore ébahi par le rayon des produits laitiers des supermarchés, quand le moindre nouveau yaourt me semblait une trouvaille incroyable. Je suis récemment retourné à La Motte-Picquet - Grenelle, non plus par la ligne 8 du métro mais par la ligne 6 et son long parcours aérien. La brasserie est toujours là, semblable à ce qu'elle était. Même l'enseigne n'a pas changé. Mais les nouveaux gérants ont le goût des plantes qui abondent depuis la petite corniche du demi-étage supérieur et des bacs à fleurs ont été installés sur le trottoir pour protéger un peu les clients en terrasse du passage incessant des piétons et de tous les autres engins roulants qui ont envahi la ville. Il semble bien que le temps se défait moins vite dans ces arrondissements extérieurs qui n'ont jamais vraiment intégré Paris. Ils sont moins modifiés par des aménagements plus ou moins réussis. Le service du Pierrot est plus agréable désormais. Les traditions, quand même, se perdent, même à La Motte-Picquet. Avec assurance, j'ai commandé à manger, ce que je ne faisais jamais alors. Je me suis souvenu de toi, presque avec légèreté. Et puis il y a tout ce que ne dit pas la littérature et ce que dit le rêve pendant la nuit : les demandes de caresse et de tendresse, l'avenir, le bonheur toujours reporté. |
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| Page 3 | Faidherbe – Chaligny — ligne 8 du métro parisien Pendant plusieurs années de cette fin de siècle, j'ai occupé un petit appartement sous combles rue du Faubourg Saint-Antoine, juste à l'entrée de la bouche de la station de métro Faidherbe - Chaligny. Mais ce « petit nid d'amour », comme l'avait vendu l'agence immobilière, était aussi en face de l'hôpital Saint-Antoine, dont les urgences avaient une nuit accueilli la douleur épouvantable d'une crise de coliques néphrétiques. Le plafond de la chambre en était si bas que la tête se heurtait sans cesse aux mauvaises poutres du toit. C'était à l'évidence un ancien atelier du faubourg, rattrapé par la spéculation immobilière. J'ai dû quelques années plus tard accepter de le vendre du fait d'une histoire défaite qu'il n'est pas nécessaire de raconter ici. Je crois encore me souvenir de l'odeur de la cuisine du traiteur italien. Elle venait de temps en temps lécher les fenêtres, repoussant celle de l'humidité de la cour, pourtant forte, surtout pendant le temps de l'automne. Je n'aimais pas prendre la ligne 8 malgré sa proximité, sauf pour aller à La Motte-Picquet - Grenelle, cela est entendu. J'étais alors le plus léger des hommes et j'allais presque en courant jusqu'à la gare de Lyon toute proche pour rejoindre par la ligne 1 le plateau Beaubourg ou le Palais Royal. J'aimais ces voyages répétitifs mais jamais semblables, et j'expérimentais encore le métropolitain comme aurait pu le faire un paysan de Paris cher à Louis Aragon. J'ai assez vite compris que dans mon milieu professionnel, il était de bon ton de trouver cela ennuyeux. Mais je n'y suis jamais vraiment parvenu. Parfois, mais c'était plus rare, je prenais mon vélo mais la circulation dans le faubourg, puis place de la Bastille, provoquait une peur intense. Un jour, l'affaire s'est réglée. Le vélo avait disparu. À cette époque sans piste cyclable protectrice, marcher était plus sage. Il y a quelques mois, le hasard a fait que j'ai dû aller à quelques numéros de là. Ce jour-là, après le rendez-vous, j'ai décidé de remonter la rue et de revoir comme par incidence le vieil immeuble étroit. La porte, qui n'avait jamais bien fermé, était ouverte et l'odeur d'humidité mêlée à celle du parmesan persistait encore. Le temps se déploie dans ces circonstances. Sont alors revenus vers moi les filets du désir refoulé, le sommeil sans toi, avec un peu de ta voix au creux de l'oreille. Quelques larmes aussi, puis le silence. J'ai décidé de marcher jusqu'à Nation. |
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| Page 4 | Palais-Royal – Musée du Louvre — lignes 1 et 7 du métro parisien Avant 1989, avant le Grand Louvre et la Pyramide de Pei, il fallait descendre à la station Louvre pour aller au musée. La station Palais-Royal était plus confidentielle. Je ne me rappelle pas être allé, même par curiosité, voir les colonnes de Buren qui excitaient alors tant les ires conservatrices. J'y étais d'emblée favorable, car cela me rappelait les polémiques au sujet du Centre Georges Pompidou, ce lieu qui avait bouleversé ma vie en me faisant découvrir l'art après Delacroix. Plus tard, la station Palais-Royal – Musée du Louvre m'est devenue une destination quotidienne pendant plusieurs années. Dès le matin du premier jour, j'ai traversé les fameuses colonnes avec audace. Deux jours plus tard, j'accédais au long balcon filant pour que le photographe prît la photographie officielle. On la trouve encore parfois via les moteurs de recherche et j'y vois un homme encore jeune au visage marqué par une certaine inquiétude. La situation que j'occupais, pour les autres, paraissait enviable. Il s'agissait de veiller au développement de l'internet en France. On me croyait responsable et je me trouvais bête, c'est-à-dire bête à faire des bêtises, à ne pouvoir répondre n'importe quand à n'importe quelle question, qui pouvait être posée à chaque instant par des gens qui n'avaient jamais saisi en main une souris d'ordinateur. J'étais dans un tel état de fatigue et de stress que la nuit, je faisais semblant de dormir et souvent, je parlais dans le noir. Je vais parfois, rarement, m'asseoir à la terrasse du Nemours, dos au Palais-Royal. Je revois l'une des premières œuvres de Jean-Michel Othoniel à l'entrée du métro place Colette. Je vois quelques têtes de conseillers d'État, que j'ai connus plus jeunes et dont le nom m'échappe. Désormais, mes souvenirs me laissent car je n'ai plus d'intérêt pour eux et je sais que je vais même oublier encore davantage. Je sais que je ne vais pas guérir rapidement. C'est impossible. L'âge est irrémédiable. Et puis, depuis l'épaisseur de la vie, de ma vie, je fais venir ton rire, si joyeux de me rencontrer là le matin et moi aussi je ris. Et demain encore je reviendrai pour voir si par hasard tu ne serais pas là. |
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| Page 5 | Trocadéro — lignes 6 et 9 du métro parisien Pendant quelques mois, un an peut-être, je descendais à Trocadéro pour aller au bureau, une annexe de ce qui s'appelait alors et depuis 1946 : le Centre national de la cinématographie. Il était installé dans le 16e arrondissement depuis sa création et la profession évoquait par métonymie « la rue de Lübeck » pour évoquer le siège de l'établissement où se jouaient les heurs et malheurs du cinéma français. Je me souviens avec assez de netteté, par exemple, de la grande affaire de l'abonnement au cinéma au début des années 2000 qui aurait pu venir mettre à mal le système de financement patiemment et progressivement mis en place via la perception d'une taxe sur chaque ticket. Cela avait beaucoup agité les lobbies qui avaient demandé la tête du directeur général, puis l'avaient obtenue. Je n'ai de ce moment de la fin des années 1990 que des traces de souvenirs. Je n'étais pas rue de Lübeck mais dans un des deux autres immeubles de la rue Galilée, qui étaient des sites spécialisés. Dans les étages de l'immeuble où je travaillais, on m'avait dit que jusqu'à peu, on comptait les souches des tickets pour attribuer le revenu de la taxe spéciale affectée et cette idée de cohortes comptant à la chaîne des rouleaux colorés provoquait en moi une fascination certaine. Mais je ne rencontrais jamais personne travaillant dans les étages, parfois, cependant, quelques jambes dévalant les escaliers tendaient à prouver que la présence supposée d'agents n'était pas un mythe. C'est aussi que nous ne devions pas avoir les mêmes horaires. Je me rappelle qu'il fallait dans cet immeuble toujours faire attention à ses affaires car la nuit, le gardien venait chaparder les tickets-restaurant ou tout autre effet qui pouvait l'intéresser dans nos bureaux. C'était un salaud ordinaire, qui habitait sur place, se croyant intouchable car très soutenu par je ne sais plus quel syndicat. Son moindre défaut n'était pas de mettre les reliefs de ses repas dans les poubelles à papier du bas de l'escalier, qui, pourrissant, empuantissaient l'immeuble entier. Je n'avais pas assez de malice pour lui tendre des pièges et lui faire expier ses forfaits. Cependant, ce que je trouvais intéressant dans cet emploi, c'était d'avoir un prétexte pour fréquenter régulièrement le Trocadéro, non que j'eusse une passion pour le musée de l'Homme où nous avions été emmenés par l'école dans l'enfance. Surtout, demeurait avec une grande netteté dans ma mémoire une promenade dans le jardin qui descend vers la Seine, au sortir de l'adolescence. J'ignorais alors qu'au crépuscule ce jardin avait abrité de furtives rencontres. Cependant, ce n'est pas vers cela que me dirigeait mon désir mais bien vers le poème de Valéry gravé au fronton.
Ce poème a longtemps été le meilleur argument pour me faire traverser Paris d'est en ouest et venir me taire longtemps au pied des hauts murs dominant altièrement le fleuve. Je restais ainsi déchiffrant de vers en vers, admirant la clarté du poète que je voulais être mon semblable. Je sortais un carnet, je griffonnais, relisais les lignes imparfaites. Mon exaltation fiévreuse finissait par me faire rire. Car, en vérité, je ne retenais jamais que deux vers inlassablement ressassés : Que je parle ou me taise Ceci ne tient qu'à toi |
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Ledru-Rollin — ligne 8 du métro parisien Je ne sais combien d'heures j'ai attendu que tu descendes de chez toi en regardant la devanture d'une petite boutique qui vendait principalement des bijoux de style gothique. Je n'en ai jamais acheté, je crois. Je n'en avais pas vraiment l'usage. Mais je les considérais avec un léger amusement, toujours renouvelé. Parfois tu arrivais derrière moi sur la pointe des pieds pour me surprendre, mais je te voyais dans la vitre. Tu mettais pourtant dans cet entrechat une virtuosité gymnique que je feignais alors de ne pas trouver ridicule. J'aurais certes pu attendre en bas de ton immeuble, mais je trouvais l'autre côté de la rue du Faubourg Saint-Antoine plus confortable. Je n'avais pas à traverser la rue quand je venais de chez moi. Notre relation devait être un feu de paille, un béguin à peine consommé, une de ces histoires où il n'est pas utile de prononcer le mot « amour », même dans un murmure. Et puis l'histoire a bien vieilli. Nous ne nous disputions jamais. Il n'y avait donc rien à réparer, si bien qu'« à la fin ça ne rendait rien », auraient pu chanter les Rita Mitsouko. Un jour pourtant, sans vraiment l'avoir décidé, nous avons cessé de nous voir, nous bornant à nous souhaiter de loin en loin de joyeux anniversaires. Rien ne demeure jamais dans ces rues proches de la Bastille, sauf peut-être cette petite boutique qui est une exception parmi les commerces éphémères qui hantent les anciens ateliers des ébénistes. Il faudra que je prenne des nouvelles de toi. Tu m'avais dit vouloir partir et quitter Paris. Peut-être aimerais-je voir si tu as toujours ce sourire qui me plaisait tant. Mais cela ne signifie pas que je vais t'appeler. Je te convoque seulement par l'écriture. Si j'écris que je pense à toi, je mens, car quand j'écris, ce n'est pas à toi que je pense mais bien au fait de penser à toi et de l'écrire. Je sais que j'aligne des bouts de texte sans commencement ni fin dans des carnets faussement secrets. Mais je ne m'en soucie pas vraiment. Le hasard a voulu qu'un quart de siècle plus tard j'aille consolider l'exploration de mon inconscient précisément en face de là où tu habitais. Alors j'ai attendu souvent l'heure de mon rendez-vous en regardant les bijoux de la petite boutique, inchangée. |
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Gare Saint-Lazare — lignes 3, 12, 13 et 14 du métro parisien Il y a plus de quarante ans, j'arrivais à Paris chaque jour de la semaine, sauf le vendredi, en train par la gare Saint-Lazare et j'en repartais le soir, par la même gare. Entre-temps, j'allais sur les hauteurs des Batignolles après avoir longé la rue de Rome. J'allais m'y informer sur la vie qui m'était préparée dans des collèges de banlieue où j'allais devoir enseigner à des enfants trop souvent tristes quelques règles de grammaire. Le voyage en train réservait peu de surprises. L'hiver, on y côtoyait toutes les pathologies de saison, et une forme imbécile de sympathie me conduisait souvent à en ressentir les symptômes. L'odeur du matin était un bouquet d'eaux de toilette bon marché. Le soir, l'ambiance olfactive était plus musquée. Il n'y avait bien sûr pas de téléphones mobiles, ni même d'écouteurs. Je me branchais ainsi souvent sur les conversations de mes voisins, comme on écoute une station de radio périphérique. Je préférais de loin le babil des couples, surtout quand il y surgissait un peu de désir. J'avais rarement de place assise, et ne pouvais ainsi pas regarder le paysage. J'avais alors développé des troubles anxieux claustrophobes qui m'obligeaient à prendre des trains omnibus pour pouvoir descendre en cas de crise. Je me souviens aussi qu'une fois, je n'avais pas bien vérifié la fermeture de mon sac et je m'étais ensuite aperçu, trop tard évidemment, qu'on me l'avait allégé. Il n'y avait cependant pas grand-chose à voler. C'était un temps où les ordinateurs ne tenaient pas dans les sacs et les cartes de crédit ne connaissaient pas le paiement sans contact. Je n'ai d'ailleurs pas le souvenir d'avoir été bien ennuyé par cette mésaventure. Un soir, en hiver, rentrant plus tard et de nuit après être allé au théâtre, à moins que ce ne fût au cinéma, j'avais cru entrevoir deux jeunes ombres au fond d'un wagon qui découvraient la force de leurs sens. La découverte que l'on pouvait aussi s'aimer dans ces trains inconfortables m'avait laissé rêveur. Après tout, ne pouvais-je tenter moi aussi cette expérience ? J'étais jeune et si je m'attachais vraiment à cet objectif, il n'y avait aucune raison pour que je trouvasse point l'occasion de l'atteindre. Et pourtant, je n'en ai rien fait. Une fois, peut-être, j'avais failli suivre un regard appuyé et descendre à Pont-Cardinet. Mais cette aventure m'avait paru trop risquée. Depuis lors, la station Pont-Cardinet m'est toujours apparue comme une promesse de stupre, sinon de fornication et cette rencontre qui n'est pas advenue demeure une des scènes les plus torrides de mon existence. |
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| Page 8 | Maison Blanche — lignes 7 et 14 du métro parisien Tu me disais que tu allais voir Reagan à moins que ce ne fût Bush, et, les derniers temps de notre relation, tu allais même voir Clinton. C'était devenu un jeu entre nous. Je devais comprendre qu'il y avait un motif urgent qui exigeait que tu sortes, motif que je ne voulais pas imaginer. Je te disais seulement de faire attention à toi et qu'une mésaventure était vite arrivée. Et puis tu partais promptement. Commençait alors pour moi une attente de quelques heures. Avec le temps, j'avais appris à ne pas scruter en permanence l'horloge. Je savais qu'aller dans cet arrondissement lointain était une longue promenade, surtout que la ligne de métro était réputée capricieuse. Nous étions convenus, sans même nous en être expliqués, qu'il n'y avait aucun intérêt à donner à cela des justifications maladroites. Il s'agissait de ton jardin réservé, ce que je pouvais malgré tout comprendre. J'étais persuadé que ces sorties intempestives ne menaçaient en rien notre relation, qu'il fallait que ce temps passe et je prenais peu à peu de la distance. Tu étais de cette catégorie d'êtres qui haïssent toute demande. Un jour, je suis demeuré seul. Tu m'as laissé le goût de la poésie et celui du frisson de la caresse sur mon cou. Je ne sais pas si tu vas encore dans ce quartier du 13e arrondissement. J'y vais quant à moi parfois en pèlerinage. C'est désormais beaucoup plus rapide car la station est aussi desservie par la ligne 14, qui est automatique. Je me promène tout autour. Les rues portent le nom de fleuves. Il y a le Tibre, le Tage et la Vistule. D'autres peut-être aussi. Mais on y trouve aussi la rue Tagore, un de mes maîtres en écriture. Avant de sortir de chez moi, je laisse un mot sur le guéridon de l'entrée qui dit que je suis à Maison Blanche. |
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