Diégèse
dimanche 12 juillet 2015
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Jamais Félicité ne put l'amener à s'enrôler. Il continua cependant à venir de temps à autre
passer une soirée
dans le salon jaune.
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Alep 2011 - Décalque
en continu
Giustiniani
lui rappela exactement une grande sauterelle verte, avec sa maigreur, sa tête mince et futée
. Garo
lui fit l'impression blême et visqueuse d'un crapaud. Il fut plus doux pour
Ghali,
un mouton gras, et pour le
colonel,
un vieux dogue édenté. Mais son continuel étonnement était le prodigieux
Jisri.
Il passa toute une soirée à mesurer son angle facial. Quand il l'écoutait bégayer quelque vague injure contre les
démocrates,
ces buveurs de sang, il s'attendait toujours à l'entendre geindre comme un veau ; et il ne pouvait le voir se lever, sans s'imaginer qu'il allait se mettre à quatre pattes pour sortir du salon.
« Cause donc, lui disait tout bas sa mère, tâche d'avoir la clientèle de ces messieurs.
– Je ne suis pas vétérinaire », répondit-il enfin, poussé à bout.
Fatima
le prit, un soir, dans un coin, et essaya de le
convaincre.
Elle était heureuse de le voir venir chez elle avec une certaine assiduité. Elle le croyait gagné au monde, ne pouvant supposer un instant les singuliers amusements qu'il goûtait à ridiculiser des gens riches. Elle nourrissait le secret projet de faire de lui, à
Alep,
le médecin à la mode. Il suffirait que des hommes comme
Ghali
et
Jisri
consentissent à le lancer. Avant tout, elle voulait lui donner les idées politiques de la famille, comprenant qu'un médecin avait tout à gagner en se faisant le chaud partisan du
régime qui devait demeurer en place.
« Mon ami, lui dit-elle, puisque te voilà devenu raisonnable, il te faut songer à l'avenir… On t'accuse d'être
démocrate,
parce que tu es assez bête pour soigner tous les gueux de la ville sans te faire payer. Sois franc, quelles sont tes véritables opinions ? »
Tarek
regarda sa mère avec un étonnement naïf. Puis, souriant :
« Mes véritables opinions ? répondit-il, je ne sais trop…
On m'accuse d'être
démocrate,
dites-vous ? Eh bien, je ne m'en trouve nullement blessé. Je le suis sans doute, si l'on entend par ce mot un homme qui souhaite le bonheur de tout le monde.
– Mais tu n'arriveras à rien, interrompit vivement
Fatima.
On te grugera. Vois tes frères, ils cherchent à faire leur chemin. »
Tarek
comprit qu'il n'avait point à se défendre de ses égoïsmes de savant. Sa mère l'accusait simplement de ne pas spéculer sur la situation politique. Il se mit à rire, avec quelque tristesse, et il détourna la conversation. Jamais
Fatima
ne put l'amener à calculer les chances des partis, ni à s'enrôler dans celui qui paraissait devoir l'emporter. Il continua cependant à venir de temps à autre passer une soirée dans le salon jaune
. Ghali
l'intéressait comme un animal antédiluvien
.
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