Diégèse vendredi premier novembre 2019



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L'éternité ne commence pas aujourd'hui 305



Noëmie Diégèse







Harold se souvient très bien maintenant de la première fois qu'on a évoqué devant lui, pour lui, à son intention et à son attention, le film « Harold et Maude ». Il ne le connaissait pas alors. Ce film de 1971 n'est pas un film de sa génération. C'était en revanche un film de la génération de sa professeure de français de classe de première et c'était elle qui lui avait dit, le jour de la rentrée, au moment de l'appel des élèves : « Harold ! comme Harold et Maude. » Pour une fois qu'on ne lui demandait pas s'il avait des ascendances anglo-saxonnes ! Dès l'après-midi, intrigué, il s'était rendu à la bibliothèque du lycée pour chercher ce que pouvait bien signifier « Harold et Maude » et c'est la bibliothécaire qui lui avait révélé qu'il s'agissait d'un film américain qui avait connu un grand succès dans les réseaux du cinéma d'auteur dans les années 1970. À cette époque des années 2000, époque qui ne lui semble pourtant pas si lointaine, les lycéens et les lycéennes n'avaient pas de téléphones connectés à l'internet dans leurs poches et ne pouvaient donc pas vérifier en permanence les informations qu'on leur lançait à la volée. Le message instantané avait fait son apparition dans les vies connectées peu de temps auparavant et le « téléphone intelligent » était encore une promesse de publicitaire. En cherchant sur l'ordinateur familial, le soir, il avait pu visionner la bande-annonce du film et apprendre que, régulièrement, l'histoire d'Harold et Maude était reprise au théâtre, sans doute pour offrir un rôle attrayant à de vieilles actrices jadis célèbres mais en voie avancée d'oubli, lasses de ne plus être appelées par leur agent que pour tourner des publicités pour le nettoyage des dentiers ou les garnitures intimes contre les fuites urinaires.

Il avait été troublé par l'évocation de sa professeure de français, moins parce que le jeune homme du film était obsédé par le suicide - il ne l'était personnellement pas - que par l'histoire d'amour entre ce très jeune homme et cette vieille femme. Il finit par imaginer que sa professeure avait pour lui un faible, ce qui lui permit de singulièrement améliorer ses résultats en français et d'avoir de très bonnes notes aux épreuves anticipées du baccalauréat. C'est un peu plus tard qu'il avait appris que le succès en France de cette histoire de vieille dame indigne était d'abord un succès de théâtre, quand, dès 1973, Jean-Louis Barrault met en scène Madeleine Renaud au Théâtre Récamier. En 1987, ce sera Denise Gray qui reprendra la pièce au Théâtre Antoine avant Danielle Darrieux en 1995. Depuis, Harold n'a laissé passer aucune reprise de la pièce sans se rendre au théâtre où elle se jouait. Il a lu que Line Renaud avait l'intention de la reprendre prochainement. Il ira sans faillir. Pourtant, au fil des ans, il a fini par s'avouer qu'il n'aime pas cette pièce, ni le film, et aucun des acteurs qui ait joué le rôle d'Harold. Il trouve Bud Cort, qui tient le rôle dans le film de 1971, absolument grotesque et ne peut revoir, ne serait-ce qu'une scène du film, sans être embarrassé par cet adolescent imbécile, qui n'a d'ailleurs joué depuis que dans des films de série B, avec, il faut l'avouer, une grande constance. En fait, il n'y a jamais que Madeleine Renaud qui parvienne à l'émouvoir, surtout quand elle chante les chansons de Guy Béart, qui, dans la version française, a remplacé Cat Stevens qui avait composé et interprété la bande originale du film.

Mais tout cela est bien vieux maintenant et il doit sortir de l'hôpital tout à l'heure. Faudra-t-il encore qu'il se souvienne de Maude ?







page 305
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4e de couverture


Harold était sur la route, une route qu'il connaît bien, qui le conduit dans un sens à son travail à la sous-préfecture, dans l'autre sens, chez lui, dans cette maison qu'il a héritée de ses grands-parents, qui l'avaient eux-même héritée de leurs grands-parents. C'est ainsi dans la famille. On passe une génération quand il s'agit d'hériter. Est-ce la même chose pour certains caractères physiques ou mentaux ? On ne s'est jamais posé la question. Ce n'est pas le genre de question que l'on pose dans cette famille. Harold, qui ne sait pas pourquoi il s'appelle ainsi, qui n'a cherché à savoir pourquoi, va ce matin-là à la sous-préfecture. L'instant d'après, il se réveille dans une chambre dont il comprend instantanément qu'il s'agit d'une chambre de l'hôpital universitaire de la ville préfecture. Il a déjà visité cet hôpital avec le préfet et le sous-préfet lors de la visite d'un ministre de la santé, il y a quelques années. Il ne souffre pas. Il n'a aucune image, aucun souvenir pouvant expliquer ce qu'il fait là. Mais une phrase vient heurter sa conscience : l'éternité ne commence pas aujourd'hui.
Noëmie Diégèse signe un roman étrange dont le personnage principal, considéré comme un miraculé, va changer de personnalité. Est-ce psychologique ou physiologique ? Les médecins vont chercher. Mais la réponse intéresse-t-elle vraiment Harold ? N'a-t-il pas désormais mieux à faire ?
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